Aux origines du Goulag. Récits des îles Solovki.

En Russie, on ne compte plus les études littéraires et historiques portant sur la première décennie du pouvoir soviétique. En revanche, la confrontation des deux visions dans un même ouvrage, de la victime et du bourreau, reste une exclusivité.

Le 15 juin à Paris, la Librairie du Globe, spécialisée dans la littérature russe, a présenté la sortie du livre Aux origines du Goulag. Récits des îles Solovki, aux éditions François Bourin (collection Moutons noirs). Le livre rassemble les textes de Sozerko Malsagov et Nikolaï Kisselev-Gromov, deux anciens officiers du Tsar, puis de l’Armée blanche. Tous deux ont participé à la Guerre civile, et tous deux ont été déportés vers les Camps à destination spéciale des Solovki (SLON), construits en 1923 par les tchékistes sur les lieux d’un ancien monastère du XVe siècle, dans la mer Blanche, près du cercle polaire.

 

Dans ce prototype du Goulag, tous ceux considérés comme les ennemis les plus dangereux de l’Etat bolchevique sont déportés et condamnés aux travaux forcés. Contre-révolutionnaires toutes catégories confondues, prostitués, spéculateurs et faux-monnayeurs en tout genre y côtoient des criminels de droit commun particulièrement dangereux. Et c’est justement à ces derniers que les surveillants des camps donnent leur confiance pour « rétablir l’ordre », leur laissant la liberté de jouer selon leurs propres règles. La pègre, principale source de terreur et de violence, régne dans les camps des îles Solovki. Les femmes, qui représentaient environ un dixième de la population carcérale globale (dans les années 20, on comptait environ 60 000 prisonniers), ont été particulièrement visées par les humiliations et la violence.

 

D’origine ingouche, Sozerko Malsagov a d’abord pris part à la Guerre civile, pour ensuite rejoindre la guérilla dans le Caucase, après la défaite de l’Armée blanche. Il atterrit aux Solovki en 1923, dupé par les bolcheviks qui promettaient l’amnistie aux officiers blancs qui se rendraient de plein gré. Le témoignage de Malsagov est d’autant plus intéressant et important, qu’il est le premier à réussir son évasion en 1925. Sur les cinq personnes qui s’échappe avec lui de cet enfer, quatre sont des officiers de l’Armée blanche.

 

Une fois en sécurité à Riga, Sozerko commence immédiatement l’écriture de ses mémoires, dans lesquels il décrit avec une précision remarquable les détails de son passage aux Solovki. Il raconte les sévices subis par les prisonniers, et toute la violence dont il a été témoin. Il consacre également une partie de ses notes aux événements méconnus de la Guerre civile dans le Caucase et à l’arrivée du pouvoir soviétique dans la région, notamment en Géorgie. C’est un autre ex-officier et journaliste russe, Savin, qui va aider Malsagov à publier  ses récits. Ils seront diffusés en langue russe dans plusieurs numéros du journal de l’émigration russe à Riga, Aujourd’hui. Et lorsque Sozerko s’installe en Angleterre en 1926,  Konstantin Nabokov, un ancien émissaire spécial de la Russie en Grande-Bretagne à la retraite depuis 1917, et qui n’est autre que l’oncle Vladimir Nabokov, va rassembler ses textes et les faire publier en anglais sous le titre de L’île de l’enfer (An island hell). Sozerko est ainsi le premier à publier et à témoigner de la naissance des camps de concentration en Russie, qui vont par la suite se développer et se durcir avec la réforme du système pénitentiaire en 1929.

 

L’auteur du deuxième fragment, Nikolaï Kisselev-Gromov, est un ancien officier de l’Armée blanche, passé du côté soviétique. Lui aussi a purgé plusieurs années aux Solovki, mais pour le compte de l’administration du camp. En 1930, après cinq années de service, ne supportant plus l’atmosphère qui règne au aux Solovki et ne souhaitant plus être complice des horreurs perpétrées par les autorités soviétiques, Kisselev-Gromov réussit à s’enfuir. De ses péripéties après sa fuite, il ne reste aucune trace. En 1936, ses récits Camps de la mort en URSS. La grande fosse commune des victimes de la terreur communiste sont publiés à Shangaï. Ses écrits, postérieurs à ceux de Malsagov, sont ceux d’un tchékiste horrifié par ce qu’il observe : la finalité des camps, explique-t-il, c’est de « transformer les détenus en bois d’exportation », en les faisant travailler jusqu’à la mort.

 

Sur l’existence de ces notes et publications, la famille de Sozerko Malsagov, restée en Ingouchie, ne su jamais rien. C’est par hasard qu’au début des années 80, sur l’un des rayons de la librairie YMKA Press à Paris, une amie de la petite-fille de Sozerko découvre le livre dans son édition anglaise. De Paris, elle lui écrit à Moscou: « ... j’ai lu les notes remarquables de ton merveilleux parent ... ». Fille, petite-fille et petit-fils de Sozerko, tous philologues de profession et maîtrisant parfaitement l’anglais, commencent alors les recherches.

 

C’est finalement un professeur du petit-fils de Sozerko Malsagov qui, grâce à des amis au Japon, retrouve les notes et les originaux du livre publié en 1926, dans une bibliothèque de recherche d’Angleterre. Dans le même temps, les étudiants de la petite-fille de Sozerko, Mariam, professeur à l’Institut de Littérature de Moscou, mènent leur propre enquête et découvrent qu’un exemplaire unique datant de 1927 est conservé dans les fonds secrets de la Bibliothèque Lénine. Ils notent le numéro ISBN de l’ouvrage et retrouvent le livre à Paris, qu’ils se pressent d’envoyer à Malsagov à Moscou. Des copies de la traduction en russe seront publiées dans la plus stricte confidentialité à Grozny et en Ingouchie, lues et transmises de main en main par les habitants.

 

Lors de la présentation du livre Aux origines du Goulag. Recits des îles Solovki, Nicolas Werth, historien et spécialiste de l’histoire de l’Union Soviétique, auteur de la préface du livre, a noté que la valeur et l’intérêt de l’ouvrage résident dans le fait qu’il apporte des informations peu connues sur la naissance du système concentrationnaire dans la Russie d’avant Staline. Un système qui reflète la démesure des horreurs et les atrocités de la Guerre civile, et où la « relation normative » entre victimes et bourreaux, présente dans la littérature plus tardive du Goulag, ne s’est pas encore propagée. Une relation réglée selon un ordre et une discipline spécifique, maintenus par les surveillants et l’administration des camps.

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