Apportés par le vent

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du journal « La Russie dans la politique mondiale »

Fedor Loukianov, rédacteur en chef du journal « La Russie dans la politique mondiale »

Dans le roman d’Alexandre Dumas, Le comte de Monte-Cristo, le mistral, ce vent puissant et froid, représente un véritable fléau pour la paysannerie provençale. Le porte-avion éponyme, dont la construction a été définitivement décidée par la France et la Russie au Forum économique de Saint-Pétersbourg, au contraire, ne peut que réjouir les ouvriers d’une autre région française, la Loire-Atlantique. C’est là que se trouve le chantier naval de la compagnie transnationale STX (le QG est en Corée du Sud) où sera exécutée la commande qui s’élève à plus d’un milliard d’euros. Même si le chômage est un peu plus faible dans ce département (moins de 8%) que dans le reste de la France (10% environ), cet apport dans l’emploi industriel tombe très bien pour Nicolas Sarkozy, à la veille des élections de 2012.

La Russie a-t-elle besoin de ces navires, surtout pour la défense des îles Kouriles, où ils seront déployés, est une autre question, assez contestable d’ailleurs. Mais en dehors de cela, cette première acquisition d’une marchandise stratégique d’envergure à l’un des principaux pays de l’OTAN marque une date importante. Ce que n’a pas manqué de remarquer la présidente du Comité des affaires extérieures de la Chambre des représentants des États-Unis, Ileana Ros-Lehtinen, une grande amie de la Russie, en qualifiant la transaction de menace contre la sécurité américaine.

Quelle est la dimension politique de ce contrat ? Évidemment, une coopération commerciale dans le domaine de l’armement entre deux États issus de blocs antagoniques et se considérant encore comme des ennemis potentiels ne garantit pas qu’ils ne s’affronteront plus à l’avenir. Par exemple, au XIXe siècle, la Russie a souvent passé des commandes à des chantiers navals de pays européens avec lesquels elle se retrouvait souvent en guerre par la suite. Mais il y a un autre aspect : la coopération militaire et technique à un tel niveau créé un lobby politique puissant, intéressé par l’expansion de l’entreprise et donc par l’absence de conflits et le développement de contacts entre les gouvernements.


Jusqu’à présent, ce genre de relations entre la Russie et l’Europe existaient surtout dans le domaine de l’énergie. Les plus fiables promoteurs de l’interaction constructive avec la Russie sont les grandes compagnies énergétiques d’Allemagne, Italie, France, Grande-Bretagne. Et nonobstant les efforts de la Commission européenne pour libéraliser et diversifier les marchés énergétiques, qui affaibliront ces liens établis, ces contacts justement soutiennent toute la carcasse russo-européenne. La coopération militaire et technique est un domaine tout aussi politisé et influent sur les relations intergouvernementales que l’énergie.


L’opération « Mistral », accueillie avec crainte en Europe centrale et orientale, souligne les divergences, visibles sans cela, des objectifs et des intérêts au sein de l’OTAN. Les grands pays d’Europe occidentale ne considèrent pas la Russie comme une menace, mais envisagent, au contraire, d’utiliser les opportunités qui s’ouvrent pour le commerce. Moscou y gagne, même s’il est encore difficile de deviner comment l’alliance se transformera dans le futur ; la « nouvelle » Europe cherchera peut-être à obtenir des garanties supplémentaires des États-Unis, ce qui équivaudra à la formation d’un nouveau bloc le long des frontières russes. Dans tous les cas, ces intérêts commerciaux, précisément, pourront limiter ce type d’ambition. On peut espérer qu’à la différence du vent qui arrache les arbres à la racine, le navire qui porte son nom ne portera pas préjudice au paysage politique.

Fedor Loukianov est rédacteur en chef du journal « La Russie dans la politique mondiale »

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