La course au leader

Crédits photo : DR.

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La réduction des dépenses publiques dans le domaine de la culture afin de réduire le déficit public n’est pas un procédé né en Russie. De nombreux pays y ont recours en période d'avant-crise, au même titre qu'en période de crise ou de post-crise. Ainsi, aux Pays-Bas, le Parti de la Liberté, mouvement d'extrême droite qui a pourtant fait une percée historique au Parlement, a non seulement exigé une diminution du financement de la culture, mais a également appelé à fermer plusieurs institutions culturelles, dont deux orchestres symphoniques sur neuf, financés par le gouvernement. Et il semblerait que le Parti pour la Liberté ait trouvé soutien et réconfort au Parlement et dans le cœur des Néerlandais. 

Difficile d'imaginer que tout ceci a lieu aux Pays-Bas, ce petit pays dont les dépenses sociales dépassent plusieurs fois le coût des services dumaintien de l'ordre et les dépenses administratives de l'Etat. Cependant, comme dans d'autres pays du monde, les parlementaires néerlandais sont mus par des sentiments personnels et par les convictions de leurs partis respectifs. Pour eux, si le pays ne compte désormais plus que sept orchestres symphoniques pour leurs 16 millions de concitoyens au lieu de neuf, après tout, ce n'est pas bien grave. Mais deux sur neuf, c'est aussi un cinquième, et finalement, cela n'est pas si peu. D'autant que le personnel complet de l'orchestre symphonique, composé de musiciens et d'administrateurs, représente entre 110 et 114 employés. Cela revient donc à une réduction de plus de 200 emplois dans un secteur qui compte près de 1 100 personnes. Un remaniement qui bouleverse la nature même du marché du travail, mais qui détermine aussi les flux de main d'œuvre vers l'étranger, avec des départs vers des pays où l'on trouve de l'emploi, même si le salaire est plus bas. Il ne s'agit donc pas seulement de réduire le nombre de jeunes artistes, mais aussi d'altérer leurs priorités. 

En Russie, c'est un peu la même chose. Les jeunes musiciens solo partent à l'étranger, car en Russie, ils ne trouvent ni marché lucratif, ni infrastructures ou salles philharmoniques suffisamment développées. Pas assez de spectateurs non plus, car il y manque un public à la fois aisé et éclairé, ayant bénéficié d'une éducation musicale. 

A cela, une seule conclusion : en Russie comme aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne ou dans d'autres pays, à chaque fois que les gouvernements décideront d'économiser sur la culture, ce sont les citoyens qui seront privés de toute ouverture à l'art et à la culture. Ou, pour dire les choses de façon moins abrupte, les possibilités se restreindront. Or, ce manque d'accès à l'art vivant se répercute par la suite sur la société, engendrant de nombreux effets négatifs sociaux et psychologiques. 

Pour se développer, l'art a besoin d'un environnement concurrentiel. Pour le comprendre, il suffit d'écouter un orchestre symphonique professionnel, comme par exemple l'Orchestre Royal du Councertgebouw d'Amsterdam, classé meilleur orchestre du monde il y a trois ans par le journal britannique Gramophone, l'un des plus influents magazines de musique classique au monde. En 2013, le Councertgebouw, actuellement dirigé par Mariss Jansons, célèbrera ses 125 ans. A cette occasion, il se produira dans les salles de concerts les plus prestigieuses de Saint-Pétersbourg et de Moscou, clôturant ainsi majestueusement l'année croisée Russie-Pays-Bas.

Mi-mai, Mariss Jansons a invité l'illustre chef d'orchestre italien Fabio Luisi à la tête de l'Orchestre Royal. Ce dernier est par ailleurs présenté comme le successeur possible de l'américain James Levine au poste de directeur artistique du Metropolitan Opera de New-York. Fabio Luisi et l'Orchestre Royal néerlandais ont ainsi reçu les plus grands éloges pour leur interprétation des œuvres de jeunesses de Gustav Mahler. Bien sûr, on peut toujours argumenter sur la nature de l'interprétation et son parti pris, mais la virtuosité des artistes a libéré toute la magie de l'art, laissant le charme opérer.

Afin de recueillir la centaine de musiciens d'un grand orchestre, il faut non seulement un environnement propice à la culture, mais aussi la possibilité de sélectionner un par un les musiciens les plus talentueux. L'émergence d'un « leader » ne peut naître que d'une concurrence réelle de l'excellence. Et pour cela, il est indispensable de disposer de nombreuses institutions culturelles, et d'un véritable marché dans ce domaine. 

Du reste, aujourd'hui en Chine, ils sont plus de 50 millions à étudier le piano. Et très souvent, leurs enseignants sont originaires de Russie ou des autres pays de l'ex-URSS. Comparé à la population russe, cela signifie que quelques 5 millions de personnes devraient jouer du piano en Russie. Hélas, la réalité est bien inférieure à ce chiffre. A l'heure actuelle, je pense non pas à une victoire future à un concours international, mais à nos propres besoins auxquels nous n'arrivons même pas à répondre. Une situation qui risque de conduire inévitablement vers une dégradation du monde professionnel de la musique, mais aussi vers un déclin de l'éducation musicale au sein du public. 

Comme de nombreux amateurs de musique classique russes, je suis fier de notre histoire musicale et de nos grands musiciens. Mais il est important de comprendre que la course au leader dans le monde de l'art a son propre drame. En cause, non pas l'évolution constante, mais le fait que les artistes se livrent une course folle. Et dans ce cas, la moindre négligence née d'une trop grande présomption peut être fatale. De toute évidence, il semble plus agréable de vivre dans une société imbue d'elle même qu'abreuvée en permanence de critiques. Mais elle est parfois aussi plus dangereuse pour l'artiste. 

Il me semble que nos amis néerlandais, dont la culture se distingue par la prudence et la promotion d'idéaux, peuvent encore éviter ces erreurs en trouvant le moyen de conserver toutes leurs institutions culturelles intactes. Et la musique a la vertu non seulement d'incarner l'idée de la beauté sublime, mais aussi, à travers la purification de l'âme, de mettre en pratique ces idéaux. 

Représentant spécial auprès du Président de la Fédération de Russie pour la coopération culturelle internationale, Mikhaïl Chvydkoï est également docteur en histoire de l'art et professeur. Il est l'auteur de plusieurs livres, dont Dramaturgie. Le théâtre. La vie, Secrets de comédiens solitaires, Ecrits sur le théâtre étranger de la seconde moitié du XXème siècle. 

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