Brel, chanté en Russe

Crédits photo : Joël MATHIEU.

Crédits photo : Joël MATHIEU.

« Non qu'il ait deux faces, ou deux âmes, rien de double en lui, une solide douceur d'un bloc, mais son Pont Mirabeau sent couler la tendresse du russe, sa diatribe lermontovienne entend l'appel de la diane française. Les deux langues lancent les mêmes embruns, et, mystérieusement, l'instant éternel d'un poème, n'en font plus qu'une. » Georges Nivat, historien de la culture russe, essayiste

 

Vadim Piankov revient toujours à Bruxelles, la ville qui a vu son talent se développer, servir de chaînon entre les chansons françaises, russes et la poésie. « C’est comme si j’avais une dette, artistique et sentimentale, envers ce pays qui m’a accueilli et donné l’occasion de percer dans le métier. J’y apporte actuellement un spectacle spécialement conçu, associant des chansons et des vers d’auteurs qui, d’une façon ou d’une autre, ont un lien avec la Belgique : Maeterlinck, Baurin, Verlaine, Barbara et bien sûr Brel ».

 

La Belgique restera toujours pour Vadim le pays du « Grand Jacques », qui a donné à cet interprète et acteur russe l’amour du verbe français. Vadim Piankov a découvert Jacques Brel alors qu’il était encore étudiant à l’école supérieure russe d’art cinématographique de Moscou. Le géni belge a ouvert à Vadim un nouveau monde poétique, sarcastique et passionné, fait d’amour et de compassion, de haine et de révolte. C’est grâce à Jacques Brel que Vadim est devenu francophone et francophile.

 

En 1989, Vadim Piankov part à la conquête du « Plat pays », fait irruption avec le vent frais de l’Est dans les cafés chantants bruxellois, et sur les scènes de théâtre de la capitale européenne. Il interprète les chansons du rebelle du pays de la Mer du Nord, dans la langue des steppes et mariant dans son âme profondément slave deux sensibilités culturelles, poétiques et sentimentales différentes, russe et européenne.

 

Mais la Belgique devient vite trop étriquée pour cet artiste sans frontière. Il débarque alors en France et monte sur les planches parisiennes. Son répertoire s’enrichit et il rend au public francophone ses poètes, de Verlaine, Apollinaire et Musset, à Cocteau, Eluard, Vian et Brassens. Piankov les interprète dans les deux langues, le français et le russe, que d’ailleurs le spectateur ne remarque pas toujours, trop envouté par ses sonorités particulières, profondes, sa voix veloutée et son timbre exceptionnel, qui pénètrent l’âme jusqu’au frisson.

 

Ses voyages poétiques russes ne sont pas moins émouvants : il les traduit en français et arrange en musique Pouchkine, Lermontov, Pasternak et Blok, reprend des chansons populaires russes d’artistes tels que Vertinski, Vyssotski, et Okoudjava. « Il n’y a rien de systématique dans le choix des œuvres que je traduis, admet Vadim. Si les vers me touchent, et si je sens que la traduction n’ôtera rien de leur poésie, je les sélectionne. Certaines traductions se font très rapidement, pour d’autres il faut parfois jusqu’à 5 ans, et encore, j’y reviendrais sûrement ». Vadim écrit également ses propres chansons : envolées lyriques, romances russes urbaines à la fois typiques et déchirantes, mais surtout d'un talent incroyable. Il est désormais difficile de dire laquelle des deux langues domine dans l’œuvre de Vadim Piankov, tant elles fusionnent en une langue unique, poétique et musicale, qu’il n’est pas nécessaire de traduire.

 

Lors de la dernière édition du Festival d’Avignon a eu lieu la première du spectacle musical « Escales », duo de Vadim : Vadim Piankov et Vadim Sher, pianiste virtuose et compositeur. C’est sûrement le destin qui a fait se rencontrer ces deux éternels voyageurs, l’un venu de Krasnodar, l’autre de Tallin, se poser un instant et repartir sur les routes, en emportant avec eux un public charmé de musique et de poésie.

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