Khodorkovski : 14 années de gêne

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Pourquoi le pouvoir ne peut pas relâcher l'ancien oligarque et préfère essuyer des constantes pressions domestiques et internationales.

L'énoncé du verdict du second procès de la compagnie pétrolière Ioukos et de deux de ses dirigeants, Platon Lebedev et Mikhaïl Khodorkovski a été différé de 12 jours. Le juge de Moscou Viktor Danilkine, en a débuté la lecture le 27 décembre et l'a conclue le 30 décembre à 16 heures, deux heures avant la réception officielle du Nouvel An au Kremlin. Le juge a quasiment entièrement satisfait aux demandes de l'accusation : MM. Khodorkovski et Lebedev ont été condamnés à 13 ans et demi de prison.

Dans la mesure où les deux hommes ont déjà tous deux purgé la peine imposée lors du premier procès (ils devaient être libérés en 2011, quelques mois avant l'élection présidentielle en Russie), et en raison des additions de peines et des compensations de temps, ils n’en sortiront qu'en 2017 (soit également à la veille d’un scrutin présidentiel, le mandat du président étant passé de quatre à six ans en Russie).

Le procès  Khodorkovski a été sans conteste le plus retentissant de la Russie post-soviétique, et partage la population. L’aile  libérale de la société pointe la « motivation politique », et affirme que le premier ministre Vladimir Poutine se venge de Mikhaïl Khodorkovski, qui avait défié le pouvoir au début des années 2000 : il avait en effet financé les partis politiques d'opposition dans les rangs du parlement russe, les soudoyant, et avait plaidé pour la formation d'une « république parlementaire », espérant devenir par la même occasion premier ministre.

Une autre partie de la société, même si elle se montre compatissante envers l'ancien patron de Ioukos, jeté en prison, (une part indéfectible de la conscience de masse russe repose sur l'empathie pour les hommes condamnés par l'État pour des délits non-violents), n’estime pas pour autant qu’il ait été condamné à tort.

Et cela avant tout parce qu'il faisait partie de ces oligarques célèbres qui ont bénéficié de l’aide du pouvoir dans les années 90 et dont la richesse, pour dire le moins, ne doit rien à de nobles méthodes et s’est parfois même bâtie en contradiction avec la législation défaillante que connaissait alors la Russie, mais même était parfois en contradiction avec de la législation défaillante que connaissait alors la Russie.

Mikhaïl Khodorkovski est un symbole de cette « privatisation barbare », qui n'a toujours pas été digérée par la population russe, laquelle la considère toujours comme illégale.

Au cours du premier procès, Mikhaïl Khodorkovski et Platon Lebedev avaient été condamnés pour escroquerie et évasion fiscale à grande échelle.

Les critiques du second procès (débuté il y a  longtemps, dès l'application du verdict du premier procès) soulignent son absurdité, car on y accuse l’ancien magnat de l’or noir d'avoir « volé » une part écrasante du pétrole, en recourant à un mécanisme complexe de relations au sein de l'entreprise Ioukos, une holding verticalement intégrée, et en ayant manipulé les prix d'achat-vente du pétrole de ses filiales et sur le marché à l'étranger.

De plus, en aspirant à élever la compagnie à un niveau international, Mikhaïl Khodorkovski avait mené, contre l’avis du gouvernement, des négociations pour vendre une partie des actions de Ioukos à des grandes entreprises multi-nationales, notamment Exxon et Chevron, le management de Ioukos aurait tenu une « double comptabilité », d'après les normes comptables russes et les standards internationaux GAAP.

Ces standards n'étaient pas et ne sont toujours pas identiques, et la comptabilité réalisée en anglais n'est de plus pas reconnue en droit russe, ce qui a également été utilisé pendant le procès.

Concernant les principes de tarification ou, par exemple, le soit disant compte intitulé « biens liquides de forage », dont la manipulation habile a profité à l’entreprise lors du paiement, il faut reconnaitre que quasiment toutes les compagnies pétrolières russes ont eu recours à ce genre de pratique. Comme à bon nombre d’autres techniques vouées à minimiser les taxes à payer et pour lesquelles Ioukos est accusé.

Cependant les appels des critiques de l'affaire Ioukos pour que, selon le principe d’égalité devant la loi, des procès soient intentés à d'autres entreprises, n'ont pas été entendus par l'appareil judiciaire russe.

Ajoutons que Mikhaïl Khodorkovski, emprisonné, ne s'est pas résigné. Il s'est exprimé, avec une régularité enviable, dans les journaux russes, aussi bien sous forme d’interviews que de longs articles. Dans plusieurs interventions, il a reconnu ses fautes pour ce que la société appelle la « privatisation injuste », et s'est positionné en faveur d'un développement socio-démocratique du pays. Il est également un fervent critique des autorités russes, de la politique économique dans son ensemble tout comme de la corruption.

S'appuyant sur ces déclarations, l'aile radicale de l'opposition russe a élevé l'homme d'affaires déchu au rang de ses leaders informels. Ce qui est, du point de vue de l'opinion publique russe, plutôt une erreur : selon différents sondages, une majorité pléthorique de Russes approuvent la condamnation de Mikhaïl Khodorkovski.

Sur ce point, l'opinion publique russe diverge radicalement des sociétés occidentales, où le second procès a été vivement désapprouvé, par les dirigeants des grandes démocraties (le président américain, la chancelière allemande), et par la société civile. Le procès Ioukos étant perçu comme purement « politique » à l'étranger, cela laisse miroiter quelques problèmes de taille pour la Russie dans les relations diplomatiques.

En outre, l'administration américaine a déjà brandit la menace « d'obstacles » à l'adhésion de la Russie à l'OMC, au moment où, à l'aube de 2011, tous les problèmes semblaient être résolus et où l'on pensait parvenir à boucler avec succès plus de dix ans de négociations. Un tel affrontement n'annonce en rien des décisions simples et constructives.

Les dirigeants russes, même si l'on reconnait leur attitude partiale envers Mikhaïl Khodorkovski, ne peuvent pas objectivement voir en lui un véritable prisonnier politique, en se basant sur ses ambitions politiques (quand il était en liberté), et les critiques faites au régime ne sont pas suffisantes pour l'acquitter selon le droit russe qui régit aujourd'hui les relations complexes et bien souvent contradictoires entre les autorités et le monde des affaires.

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