Écrire pour ne pas mourir

Titre Le Syndrome de Fritz
Auteur Dmitri Bortnikov
Éditeur Noir sur blanc
Traduit par Julie Bouvard

C’est à Paris, dans une cave du 14ème arrondissement, que Dmitri Bortnikov a écrit Le Syndrome de Fritz. « Aussi décharné qu’un personnage de Giacometti » , dit-il. Giacometti, dont le petit atelier est tout proche. Largement autobiographique, le livre a jailli « comme un vomissement ».

Dans un squat parisien, Fritz écrit fiévreusement à même son drap. Les souvenirs remontent, marée irrépressible. Une morne campagne sans nom au milieu de la steppe. Un petit garçon obèse regarde le monde cruel, veule, sordide : une mère épuisée par le labeur, un grand-père libidineux, antisémite et alcoolique, un père haï qui le tabasse jusqu’à la nausée. Une arrière-grand-mère adorée. Des terrains vagues, des immeubles lépreux, l’hôpital, où sa mère travaille. Fritz, s’y empiffre des restes laissés par les infirmières et les patients ; la morgue où on l’envoie porter les corps de nourrissons. Un abattoir où il découvre, ébloui, l’amour interdit du corps des hommes. Le décor rappelle l’univers de Pasolini : « Rails étincelants, cheminées fumantes des fabriques, blessures sombres zébrant le mur de l’abattoir, frênes jeunes et sveltes, érables poussiéreux, terrains vagues, tessons de bouteille ». À la télé, Fritz découvre Le Roi Lear. Il sera le bouffon, celui qui jouit d’une liberté sans limites !

Fritz s’évade dans la boulimie et dans les livres qu’il dévore. Le bouffon trouve des échos chez Rabelais. « Rabelais m’a révélé le trésor inestimable qu’était l’aptitude à rire des tragédies du corps... Quelle cocasse vêture que mon saindoux ! une magnifique fourrure de kilos qui n’avait pas été taillée pour moi... se tromper de costard, quelle bonne blague ! »

La mort de l’aïeule marque un tournant, une maturité soudaine. Puis ce sera l’armée, quelque part dans un port du bord de la Baltique. Les casernements, le mitard, la faim, le froid et la misère sexuelle ; la violence, parfois insoutenable, faite à l’homme par l’homme. On pense à Céline. On pense à Genet aussi : même fascination pour le corps masculin, la marginalité et la violence.

Le Syndrome de Fritz est un livre puissant, sombre et lumineux, écrit dans une langue rugueuse, lyrique aussi, que la traductrice Julie Bouvard a su admirablement restituer.
Christine Mestre

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