Pourquoi assassine-t-on un journaliste en Russie ?

Gueorgui Bovt. Photo :  PhotoXpress

Gueorgui Bovt. Photo : PhotoXpress

La semaine dernière, à quelques encablures à peine du centre ville, Oleg Kachine, journaliste du quotidien largement distribué Kommersant, a été battu et laissé pour mort. Le jour même, les enregistrements de la caméra de surveillance postée dans la rue où a eu lieu l’agression étaient abondement diffusés sur la toile. Sur les images, on ne distingue pas les visages des agresseurs, mais on voit parfaitement qu'ils ne l'ont pas passé à tabac pour lui faire peur, mais bien pour le tuer. Et il est très étonnant qu'après la férocité avec laquelle on lui a asséné tant de coups de barre de fer sur la tête, Oleg Kachine soit toujours en vie.

Cette agression contre un journaliste est loin d'être la première en Russie. Au cours de la seule année 2010, huit journalistes ont été tués « en raison de leur profession », et on recense 40 agressions en tout.

Quelques heures après l'agression de M. Kachine, un autre journaliste était attaqué, moins férocement. Il est employé par le journal local de la ville de Joukovski, dans la région de Moscou, et s'était farouchement opposé à l'abattage d'une forêt locale pour y faire passer une autoroute. Puis, deux jours après l'agression du journaliste de Kommersant, c'est Konstantine Fetissov, militant d'un mouvement écologiste, qui était sauvagement agressé à Khimki, toujours dans la région de Moscou. Il est toujours dans le coma au moment où ces lignes sont écrites.

Toutes ces agressions sont entrées, d'une façon ou d'une autre, dans le champ de vision de la presse et d'Internet. L'attaque d'Oleg Kachine a cependant reçu de loin la plus forte résonance. Toutes les chaînes de télévision fédérales l'ont évoqué (ce qui n'est absolument pas la norme dans ce type d’affaires, finalement très nombreuses). Le jour même, le président Medvedev s'est exprimé sur cette agression, affirmant que les coupables seraient sévèrement punis. Il a placé l'enquête sous son propre contrôle. Les services chargés des enquêtes ont été renforcés. Et bien qu'à ce jour, aucune des plus tristement célèbres agressions de journalistes russes n'ait été résolue (c'est-à-dire qu'on n'a retrouvé les commanditaires d’aucune d’entre elles, même lorsque les exécutants ont été arrêtés), les autorités ont cette fois fait preuve de détermination pour enfin parvenir à des résultats probants.

Pourquoi assassine-t-on un journaliste en Russie ? Dans le Caucase, l’instabilité est telle que les motifs strictement politiques aux règlements de comptes ne manquent pas ; mais ce n’est le cas dans aucune autre région de la Fédération de Russie. En général, il s’agit plutôt de mobiles économiques, liés à la corruption ; les commanditaires des agressions et assassinats risquent de se voir compromis dans un article. C’est ce qui se passe à Khimki, par exemple : il y a conflit d’intérêt entre les écologistes, qui s’opposent à la construction d’une autoroute, et certains fonctionnaires locaux ou fédéraux, qui, corrompus, ont intérêt à faire respecter les contrats.

La presse et une partie de l'opinion publique sensibilisée à ces faits (ce n’est malheureusement pas la majorité), s'interrogent sur les raisons concrètes qui ont motivé l'agression d'Oleg Kachine. C’est devenu commun, désormais : on estime que les exécutants seront sans doute retrouvés, mais pas le commanditaire. Dans le jaillissement de réactions qu’a provoqué l’affaire Kachine, on entend aussi proposer des projets de loi pour mieux protéger les journalistes.

Ces propositions sont sans doute pertinentes, mais avant qu’une telle loi ne devienne effective, il faudra mener un intense travail politico-thérapeutique sur notre société. On s’en prend aux journalistes dans de nombreux pays. Même dans les pays qui connaissent les plus belles réussites. Mais le risque pour les journalistes est d'autant plus grand que le respect de la Parole et de l'Information sont faibles dans une société (surtout parmi ses représentants politiques).

La « thérapie » de la société doit mener à ce qu'elle s'ouvre au fur et à mesure.. Obliger à publier l'information. Interdire de classer certaines données comme secrètes et empêcher les administrations de jouer au jeu du « pour usage officiel ». Punir systématiquement la dissimulation d'informations, le fait d'ignorer les questions de la presse. Finalement, adopter des lois sur la liberté d'information. Tout cela réduirait les risques pour la presse. Plus les informations sur les activités des structures gouvernementales et des milieux d'affaires seront accessibles, plus les officiels parleront sans mauvaise grâce à la presse, et moins les prétextes à l’assassinat de journalistes se feront-ils nombreux.

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