L’inconfort de la liberté

Une terrasse de café à la Bastille. Un flot incessant de gens devant nous. Ce n’était pas pendant ces dernières grèves sur les retraites, mais les manifestations des jeunes contre le CPE (contrat première embauche). Mon fils, passeport européen en poche mais vivant à Moscou depuis l’âge de neuf ans. Et sa copine, passeport russe, mais qui travaille en Europe depuis cinq ans.

Lui, intéressé et sceptique.

- C’est génial de pouvoir descendre dans la rue pour dire ce que tu penses. Sans prendre de coups de matraque sur la tête. L’État s’en fiche royalement. Et à quoi ça sert, alors ? L’État fait ce qu’il veut…

Elle, intéressée et optimiste.

- Eh bien non. Ils peuvent obtenir quelque chose. Et puis ils expriment leur position, et ça c’est important.

Mon fils est pathologiquement apolitique. Sa maturité électorale est tombée au moment où il était difficile de prendre au sérieux les élections en Russie. Il a eu 18 ans en 1999. Sa copine, en revanche, a grandi en Occident. Les manifs et les grèves font partie de son univers. Elle pense que l’État n’est pas totalement indifférent, même s’il adopte une mesure impopulaire. D’autant plus s’il fait marche arrière.

On peut faire gober à mes concitoyens que les manifestants empêchent les gens de se rendre à la datcha. Ils sont sincèrement étonnés : comment ça, l’accès à l’aéroport est bloqué ? Plus d’essence à cause des grèves ? La plupart remercient le sort que rien de tel n’arrive chez eux, sans penser au prix du confort, ou du conformisme, ou de l’indifférence, souvent des synonymes.

L’annonce de l’augmentation de l’âge de la retraite en Russie, survenue au plus fort des désordres en France, est passée inaperçue. Les Moscovites étaient plus intrigués par les protestations en France que par les enjeux de fond. Un seul m’a demandé : « Et quelles sont les chances de Sarkozy désormais avec un taux de popularité à 30% ? »

En allumant la télé récemment, mon fils s’est souvenu de cette discussion à la Bastille.

- Il y avait eu des manifs aussi, et qu’est-ce qu’ils ont gagné, ceux qui ne voulaient pas du CPE ?

La loi n’est pas passée et celui qui l’avait proposée n’a pas été élu président.

- C’est que la loi devait être franchement pourrie . Et pourquoi ils font la grève cette fois-ci ? La loi est pourrie, là encore ?

Je me suis sentie prise au piège. Je pense que le CPE, comme la réforme des retraites, est rationnel. Il me dévisage avec une incompréhension sincère :

- Mais alors, si ces lois sont justes, comme tu dis, c’est quoi l’embrouille ?

Pour ton droit d’avoir un avis et de l’exprimer ouvertement, je suis prête à avoir froid, me déplacer à pied, repousser mes voyages et ne pas aller à la datcha. Et j’espère que toi aussi, pour ton droit d’avoir ton avis, tu es prêt à faire ce genre de sacrifice. Pas si gros que ça, somme toute.

Natalia Gevorkyan est correspondante à Paris du journal en ligne gazeta.ru

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.