Le bouchon de l’amitié

Crédits photo : ITAR-TASS

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Sur le bord de la route, à peine Jean-Pierre amorce-t-il un mouvement du bras vers le haut que trois voitures risquent de se télescoper pour saisir la bonne affaire. Notre ami s'adresse au premier, au volant d'une Lada antédiluvienne : « Place Rouge, pour deux cents roubles ! ». Zourab, qui est géorgien comme 95% des tchasniks qui ne sont pas ouzbeks, fait la moue : « Vous êtes trois, ça consomme plus », dit-il avec l'assurance d'un vétéran. Qu'à cela ne tienne, trois cents, ce n'est pas plus mal.

Puisque la porte arrière droite ne s'ouvre plus, un léger bouchon prend forme derrière la bagnole. Surtout que Jean-Pierre, qui a claqué la porte un peu fort, provoque la chute de la fenêtre, que Zourab doit remonter. Ne reste plus qu'à régler le GPS qui fait la fierté de Zourab sur « Place Rouge », et c'est parti !

La pop géorgienne qui crache ses cent décibels enjolive le voyage, et fait oublier la suspension inexistante. Zourab ignore superbement les recommandations de son GPS et s'obstine à tourner à droite lorsque la voix métallique lui conseille la gauche. « Pour éviter les bouchons », dit le chauffeur avec un clin d'œil. Un coup de volant magistral lui permet d'éviter le piéton qui traversait, tout en grillant le feu rouge. Manque de bol, un bouchon monstrueux prend justement naissance ici, à droite.

Quitte à attendre, autant faire connaissance . « Je suis géorgien », dit Zourab avec orgueil en sortant un tas de photos de sous le pare-soleil. «  Ça, c'est Tbilissi, ça, c'est ma fille, ça, c'est nos vignes », explique-t-il en distribuant aux trois passagers quelques clichés de sa ville natale. 45 minutes plus tard (en métro, c'est 15 minutes), Zourab en est à son cousin qui travaille à Londres lorsque le bouchon se dissipe. Petit à petit, les voitures prennent de la vitesse, les 30 km/h sont allègrement franchis. Ne reste plus qu'un kilomètre avant la Place Rouge, on s'échange déjà joyeusement les numéros de portable, l'invitation à Tbilissi a été faite.

C'est en prenant la rue Mokhovaïa que l'incident est arrivé. Tout à ses invitations, Zourab n'a pas pu éviter l'arrière du Hummer qui, une fois n'est pas coutume, a respecté le passage clouté. Le Hummer, évidemment, n'a rien, mais sous le capot de la Lada, ça fume sérieusement. Heureusement que Jean-Pierre a noté le portable de Zourab, parce que ce dernier ne se préoccupe plus que de sa caisse, et enguirlande la pétasse qui sort du monstre américain. Ne reste plus qu'à laisser les 300 roubles sur le siège du conducteur, et à finir la balade à pied.

François Perreault est expatrié à Moscou depuis quatre ans

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