Épître à madame ma main gauche

Titre
Épître à madame ma main gauche
Auteur
Iouri Bouïda
Éditeur
Éditions Interférences
Traduit par
Sophie Benech

Ces douze textes rassemblés par Sophie Benech, à la fois éditeur et traductrice, représentent la quintessence de Iouri Bouïda et de son talent. Le résultat est un livre de 77 pages qui donnera au lecteur une matière dense pour sa propre méditation. Douze récits puissants, écrits dans une langue classique et poétique, pour percevoir l’intangible et sonder l’insondable. Dès le premier récit, la problématique est posée. L’auteur s’adresse à sa main gauche, « le symbole et même l’incarnation de tout ce qui est mensonger, défectueux, perfide, dangereux... (qui) nous empêche d’oublier l’existence du mal, laissant à la main droite le soin de faire le bien, et nul ne sait ce qui est le plus important ». Chez Bouïda, les frontières entre le bien et le mal, le tout et le rien, le présent et l’éternité, la vie et la mort, le réel et l’imaginaire sont poreuses. Accepter cette dualité permet de conquérir son unité. L’auteur décrit le monde réel avec la précision d’un peintre surréaliste. La réalité qu’il nous donne est trompeuse, elle permet un glissement imperceptible vers l’imaginaire. On passe du tableau à la vie réelle, de la vie réelle au tableau. Le sentiment que le tableau « finit par se transformer en vie, comme la vie se transforme en un art qui nourrit cette vie ». La boucle est bouclée comme dans le titre même de l’un des récits : « Solitude avec vue sur une chambre avec vue sur la solitude » . Il n’y a ni commencement ni fin, juste renouvellement ou métamorphose. Impermanence, diraient les bouddhistes dont la philosophie n’est sans doute pas étrangère à l’auteur tant le questionnement sur l’amour, le bonheur, la mort, les liens invisibles entre l’homme et la nature est mis en perspective à travers la notion de vacuité. « Seul un véritable artiste peut représenter le vide de telle façon qu’une étoile se mette à y briller toute seule, et pourtant le bonheur, même un véritable artiste ne le trouvera jamais », avait dit Igor Zemler, jeune auteur qui s’est suicidé et dont le narrateur contemple le journal vierge dans le Journal d’Igor Zemler. Ceux qui découvriront Iouri Bouïda ne manqueront pas de rattraper le temps perdu et de lire Train zéro, Yermo, et La fiancée prussienne, trois ouvrages déjà publiés chez Gallimard qui ont fait de lui un auteur majeur de sa génération.



EXTRAIT DU LIVRE :

Épître à Madame ma Main Gauche

Madame ma Main Gauche,

D'aussi loin que je me souvienne, nos relations ont toujours été pour le moins tendues, et seule l'habitude de la vie m'a empêché de me débarrasser de vous une bonne fois pour toutes, mais voilà qu'aujourd'hui — vous allez être étonnée — je suis prêt à vous faire une déclaration d'amour, bien que j'estime toujours que l'inévitable, c'est-à-dire Vous, n'est pas l'indispensable, c'est-à-dire Nous. Je vous ai toujours considérée avec suspicion, et c'est bien compréhensible si l'on songe à votre rôle dans la vie de l'homme en général, et dans la mienne en particulier. Tout le monde sait qu'au Jugement dernier, les pécheurs se retrouveront à gauche du Juge, et qu'il était prescrit aux chevaliers, même s'ils étaient gauchers, de tenir leur épée obligatoirement de la main droite, et de cracher par-dessus leur épaule gauche, derrière laquelle se profile toujours le diable. Et qui d'entre nous ignore ce que c'est que se marier de la main gauche, mettre de l'argent à gauche, et se lever du pied gauche ?

Madame ma Main gauche, est-il donc surprenant, est-ce un hasard si vous avez toujours été le symbole et même l'incarnation de tout ce qui est mensonger, défectueux, perfide, dangereux et pour tout dire, féminin ? On me dira que ce ne sont là que superstitions, mais mon expérience atteste que toutes les choses mauvaises, infâmes et inconvenantes que j'ai été, hélas, amené à commettre et à infliger tant à mes proches qu'à ceux qui le sont moins, ont été invariablement commises et infligées avec votre concours. Je me souviens, dans mon adolescence, lorsque l'on a posé devant moi un verre de vodka plein à ras bord et que j'ai hésité — et pourtant je mourais d'envie de rejoindre le monde des hommes adultes qui pissent sans vergogne contre les palissades au vu et au su des femmes et des enfants —, notre idole (il avait trois ans de plus que nous et surtout, il avait déjà fait un séjour en maison de redressement) a déclaré en ricanant : « Si tu as envie de faire quelque chose mais que tu n'y arrives pas, fais-le de la main gauche ! ». Comme a dit le poète, le premier pas est libre, mais on est l'esclave du second : une fois engagé sur ce chemin glissant, je me suis retrouvé à la merci de la sombre fascination exercée par tout ce qui vient de la gauche. Quand je faisais la connaissance d'une femme, par exemple, je n'hésitais pas à laisser ma main droite se lancer à la conquête des sommets tandis que vous, Madame ma Main Gauche, vous vous arrangiez pour vous introduire dans d'obscures et humides profondeurs. Et la vodka frelatée ? Et la dame de pique dans la manche ? Et l'onanisme, Madame ma Main Gauche ? Mais les choses sont ainsi faites que vous n'aviez pas d'autre visage que le mien, même si je vivais à votre droite. C'est sans doute pour cela qu'en penchant vers la droite, le navire de la vie penchait vers la gauche, et c'est apparemment inévitable, étant donné que nous choisissons non entre l'amour et la haine, mais entre l'amour et le vide, et c'est justement la peur du vide qui nous incite à chercher encore et toujours le droit chemin, quelque pénibles, épuisantes et la plupart du temps infructueuses que soient ces tentatives. Car ce sont uniquement ces tentatives qui donnent un sens à notre vie à tous deux, ou du moins une illusion de sens. La main gauche nous empêche d'oublier l'existence du mal, laissant à la main droite le soin de faire le bien, et nul ne sait ce qui est le plus important. C'est là un compliment douteux, n'est-ce pas, Madame ma Main Gauche ?

Mais même en vous adressant cette déclaration d'amour, je reste à votre droite.

Votre I. B.





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