Les maîtres russes à la Biennale des Antiquaires (+Diaporama)

« L'art de combiner des éléments disparates en un ensemble uni et harmonieux est un trait caractéristique des maîtres russes », explique Guillaume Garcia-Moreau, de la Galerie Steinitz. Deux des quatre rarissimes candélabres d'argent de l'époque de l'Impératrice Catherine la Grande, qui ont fait sensation à la Biennale, ont été confectionnés à Paris par le célèbre argentier parisien Robert-Joseph Auguste. Les deux autres, qui reproduisent les originaux français dans leurs moindres détails, ont été fabriqués par des maîtres de Saint-Pétersbourg.


« Nous ne savons pas qui en a eu besoin ni pourquoi, mais les candélabres russes n'ont rien à envier à leurs modèles français. Le fait que seule la moitié de la commande ait été réalisée en France témoigne de la volonté de l'Impératrice Catherine de développer sa propre école d'art fondée sur les meilleures bases de l’époque », développe Monsieur Garcia-Moreau.

La Galerie expose également pour la Biennale un trépied original, créé d'après les dessins du célèbre architecte russe Andreï Voronikhine. Le Tsar Paul 1er avait fait appel à lui pour transformer sa résidence secondaire favorite, Pavlovsk, en une perle de classicisme taillée selon les derniers canons de l’époque. On pourrait avoir le sentiment que ce palais n'a rien de russe, hormis sa situation géographique : décors intérieurs de style Empire, marbres de Rome, galeries de peintures regroupant les œuvres d’artistes allemands, italiens et français.

Et pourtant... « La concision antique est devenue, presque pour un siècle entier, le trait caractéristique du cadre quotidien des aristocrates russes », raconte le galeriste Benjamin Steinitz. « Regardez ce trépied, il n'a rien de trop. Le plateau créé par un maître européen au XVIIe siècle est fixé sur un cadre au-dessus d’un trépied de bronze confectionné par des artisans russes sur commande du Tsar et selon le plan de l'architecte russe. Ainsi plusieurs époques sont-elles liées: l'antiquité, le baroque et le classicisme.

Les traditions artistiques de la Rome antique et de l'Europe Occidentale nourrissent l'art russe qui s’épanouit alors ». On pourrait débattre longtemps du caractère naissant, ou non, de l’art russe à cette époque. Mais Monsieur Steinitz a raison pour l'essentiel : les lois de la cour du « siècle galant » n’avaient pas été écrites en Russie. Ce qui n'empêchait pas les artisans russes de les prendre avec humour, comme il est d'usage de le faire en Russie de toute règle ou loi.

En examinant les dessins du maître de la cour napoléonienne Charles Percier, on s’aperçoit que le plateau du trépied de Benjamin Steinitz devait à l'origine faire partie du panneau central d'une somptueuse commode de l'une des salles de réception de l'Empereur français. En Russie, où le plateau est arrivé probablement comme cadeau diplomatique, son sort sera différent : le centaure redoutable, symbole de la force, s'y est retrouvé condamné à supporter à jamais l'humiliation d'un verre déposé négligemment, entre une serviette froissée, et la cire d'une bougie fondue. Ainsi « le trépied de Monsieur Steinitz » illustre-t-il un phénomène de la Russie d'après Pierre le Grand, où derrière les formes empruntées et les sujets importés se cache un monde de nuances en demi-tons, d'allusions en demi-teintes. Le monde du génie artistique russe a intégré de force un cadre artistique qui lui était souvent étranger, en restant ici aussi fidèle à lui-même.

La fierté de Perrin Antiquaires est une paire de commodes en acajou enrichies de bronzes dorés, une autre version des œuvres de Charles Percier exécutée par un maître russe de la première décennie du XIXe siècle.

« Dès que je les ai vues, j'ai compris que ces deux-là étaient d'origine russe », raconte Jacques Perrin. » Regardez avec quelle sobriété, et en même temps de quelle façon monumentale, les décors ont été traités, avec des statues de pharaons, des hiéroglyphes stylisés et des moulures en bronze doré ! », s'exclame-t-il en caressant le plateau de marbre blanc. La technique du verre églomisé, qui fut souvent utilisée avec succès par les maîtres français et appliquée aux commodes, a été portée à la perfection par les maîtres russes. Le dessin est clair et simple, avare de détails et d'expression. Le décor n'a rien de pesant, mais il souligne au contraire la simplicité classique et l'élégance des commodes.

L’œuvre de Pavel Troubetzkoy est exposée par Sladmore Gallery, l'une des galeries londoniennes les plus importantes. « Il y a une quarantaine d'années, en voyant pour la première fois une petite sculpture de Troubetzkoy, j'ai été complètement conquis par la maîtrise de cet artiste russe. Il avait un esprit ouvert et il a beaucoup voyagé à travers le monde, mais son style est véritablement aristocratique. Sans aucun doute Troubetzkoy était-il l'un des plus grands sculpteurs du XXe siècle », raconte Edward Horswell, le directeur de la galerie. Cette année, Sladmore a apporté à Paris sept sculptures de Troubetzkoy, parmi lesquelles des œuvres du XXe siècle : les portraits de Madame Felix Decori (daté de 1909) et de William Kissam Vanderbilt (daté de 1910), le magnifique portrait d'Anna Pavlova, la vedette des Saisons Russes de Sergueï Diaghilev à Paris, réalisé en 1915, enfin, quelques œuvres des années trente. Fils d'un diplomate russe et d'une chanteuse américaine, né en Italie, fidèle aux traditions de l'école russe du réalisme comme aux principes de l'impressionnisme français, Troubetzkoy était l'un des principaux artistes européens de son époque.

Après la révolution de 1917, la France a accueilli de nombreux émigrés russes. Parmi eux se trouvaient des artistes, des maîtres réputés autant que des jeunes gens en passe de devenir célèbres.

Des appliques de Vladimir Androusov, designer et sculpteur russe, membre de l'Union des Artistes Russes de Paris, sont présentées à la Biennale par la Galerie Felix Marcilhac qui expose régulièrement des œuvres d'artistes russes. « Peu de gens savent qu'Androusov est l'auteur des décors des meubles du célèbre André Arbus. Androusov a travaillé avec lui la majeure partie de sa vie et a considérablement contribué au développement du design français », raconte Felix Marcilhac.

Georgui Kalistratovitch Artemov, originaire de la stanitsa (village, ndlr) cosaque Ouriupinskaïa, a eu un peu plus de chance. Ami de Maïakovski, Picasso, Modigliani ou encore Zadkine, il figure sous le nom de Georges Artemoff dans les catalogues et les guides. Un ensemble de quatre panneaux représentant des faunes jouant de la flûte et des nymphes en train de danser constitue la fierté de la galerie. « Une intéressante sculpture sur bois mérite une attention particulière : le panneau sculpté en noyer corse du jeune Artemov », pouvait-on lire dans Le Monde des Arts au sujet du Salon parisien des Peintres-Décorateurs de 1931. Le peintre est sobre et concis, il atteint l'effet souhaité non tant grâce à l’adresse de ses couleurs, qu’à l’aide de la texture du matériau, dont il utilise la plasticité naturelle. « La rétrospective Artemov que nous avons organisée au Musée Goya de Castres a eu beaucoup de succès. Cela laisse espérer qu'avec le temps les noms des peintres français d'origine russe trouveront leur juste place dans l'Histoire de l'Art européen et qu'ils seront reconnus comme il se doit par les collectionneurs de France comme de Russie », conclut Felix Marcilhac.

Alexander de Hahn est critique d'art et observateur, collectionneur d'objets d'art russes

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