Errances sibériennes

Christophe Goret, alias Kris, s'embarque sur le Transsibérien.Crédits photo : Tadeuzs Kluba

Christophe Goret, alias Kris, s'embarque sur le Transsibérien.Crédits photo : Tadeuzs Kluba

Christophe Goret, alias Kris, est monté dans le Transsibérien « Blaise Cendrars » un projet dans la poche et des attentes plein la tête. Scénariste de BD féru d’histoire, consacré par Un homme est mort (Futuropolis 2006), Kris s’attaque à l’épopée de la Légion tchèque, qui a erré dans la Russie de la guerre civile, entre 1918 et 1920, et est arrivé deux fois à Vladivostok. De ce chapitre peu connu de l’histoire russo-européenne, qui paraîtra en neuf volumes aux éditions Futuropolis sous le titre de Svoboda, nous avons discuté confortablement installés dans un compartiment du train des écrivains, entre Oulan-Oude et Vladivostok.



Quelle votre première association d’idées avec la Russie ?

Le froid et l’émotion. Je viens de Bretagne, la région la plus tempérée de France. S’il y a bien un dépaysement, c’est le froid et le chaud. Les étendues glacées, enneigées me fascinent. Et la possibilité d’une solitude totale. La Russie est un pays où on peut se retrouver avec soi-même. Je suis émerveillé par les Russes eux-mêmes qui ont une capacité à s’émouvoir, à rire, à pleurer, très différente de la nôtre.

Votre première rencontre avec la Russie ?

Le Docteur Jivago. Le film d’abord, le roman ensuite. C’est mon film culte, qui m’a fait rêver. Sa musique aussi. Je suis un gamin de l’image et de la musique. Si j’ai une frustration dans la BD, qui est ma langue naturelle, c’est de ne pas pouvoir rendre la musique. À chaque projet d’écriture correspond une sélection musicale que j’écoute en travaillant. J’en ai besoin pour me replonger dans les différents univers que j’alterne. Je ne travaille pas sur le même sujet tout le temps. Le matin je suis dans les pleines glacées de Russie, et l’après midi dans le nord-ouest américain en train d’inventer le rock n’roll.

Votre projet, l’histoire de la légion tchèque dans la Russie en guerre…

En quelques mots, c’est l’aventure de la légion tchèque, d’anciens soldats austro-hongrois capturés par l’armée tsariste pendant la Première guerre mondiale, et retenus dans des camps de prisonniers pendant deux ans en Ukraine, jusqu’en 1917. Ils étaient pour la plupart nationalistes et démocrates et voulaient un pays indépendant, et souhaitaient intégrer l’armée russe pour combattre l’Empire. Kerenski les transforme en une armée de deux divisions qui se bat pour les Russes. Mais quand les pourparlers de paix s’engagent entre les bolcheviks et les Allemands, les Tchèques sont pris au piège et décident de rentrer chez eux pour faire leur propre révolution. Ils construisent un immense train blindé pour y vivre, et prennent le chemin de fer jusqu’à Vladivostok, d’où ils espèrent repartir en Europe en bateau. La guerre à l’Ouest se termine avant qu’ils n’aient le temps de rentrer chez eux. Les Alliés leurs promettent la création d’un pays indépendant, à condition qu’ils restent encore un peu en Russie pour combattre la révolution bolchévique. Les Tchèques vont donc se retrouver à leur corps défendant à se battre du coté des Blancs (ils détestent les bolchéviks qu’ils trouvent trop extrémistes, mais n’aiment pas plus les Blancs, car ils sont socialistes). Ils se trouvent être la principale force armée constituée du régime Blanc sibérien dirigé par l’amiral Koltchak. Finalement, ils vont livrer Koltchak aux bolchéviks en échange de leur droit de passage. Les derniers rentrent en décembre 1920…

Comment cette idée vous est-elle venue ?

En tombant sur un petit livre à dix francs sur l’histoire des trains blindés. En le feuilletant sans but précis j’ai vu au sommaire qu’il y avait des trains blindés tchèques. Une double page, une photo, une légende : les premiers trains blindés tchèques ont été créés en Russie par les légionnaires lors de leur aventure sibérienne. Ils appellent ça l’ « anabase sibérienne », l’évènement fondateur du peuple tchèque. J’espère aller en Tchéquie bientôt, même si mon histoire s’y passe très peu. Mais il y a des historiens spécialistes de la question. Ce qui m’intéresse surtout, c’est que sans connaitre ce récit, on ne peut pas comprendre la profondeur de la trahison de Munich ni une partie de l’histoire européenne. Le point de départ de mon récit, ce sont les accords de Munich, et mon histoire se termine par l’arrivée d’Hitler à Prague. Il se passe six mois entre les deux, pendant lesquels mon personnage comprend ce qui est en train de se passer et raconte son épopée sibérienne. Ayant terminé de se souvenir, il rejoint la deuxième légion tchèque.

Votre idée, en acceptant de monter dans le train des écrivains, était de refaire leur parcours ?

Évidemment les aventures ne sont pas comparables : j’aurais passé deux semaines dans le train, et eux deux ou trois ans, dans les conditions de l’époque. Mais je m’inspire des détails. Les paysages, le sentiment de la distance et de l’espace. En fait, j’ai toute la doc nécessaire pour faire un bon récit, mais il y a un esprit que l’on ne peut saisir qu’en traversant les lieux dont on parle, même si les temps ne sont pas les mêmes. À chaque fois que j’écris un récit historique j’essaye de me rendre sur les lieux de l’action. C’est ce que j’ai fait pour Notre mère la guerre, qui se situe sur le front champenois. Il fallait que je sache, que je sente, quel temps il fait en février en Champagne. Cette expérience est indispensable pour parvenir à transmettre avec précision au lecteur l’ambiance que j’essaye de décrire. Ce qui fait la richesse d’un récit, ce qui fait que le lecteur va s’accrocher, ce sont ces petits détails que l’on ne peut pas s’imaginer sans les avoir vécus. Je m’inspire évidemment des carnets des soldats de l’époque, et j’assaisonne avec mes impressions. Par exemple celle de tanguer en descendant du train. Le bruit des rails. La vie en huis-clos dans un wagon. Et le sentiment d’arriver enfin à destination, au bout du monde.

Quelles sont vos sources principales ?

Cela fait deux ans que je fais des recherches. Ma source principale, une vraie mine d’or, est un site internet sur lequel sont publiées toutes les photos d’époque de la Légion. J’ai trouvé beaucoup de mémoires et de souvenirs de soldats, publiés en quantité après-guerre, dont des traductions du front de l’est. Ces types-là ont été accompagnés par des Français, il y a les mémoires d’un général, d’un volontaire de la Croix rouge, de soldats du contingent d’Indochine qui les ont rejoints, de l’ambassadeur de France… petit à petit, je les ai tous rassemblés… Et ce voyage me met dans des conditions d’écriture parfaites. Je passe beaucoup de temps collé à la fenêtre à regarder défiler le paysage et à ruminer tout ça.