Vladivostok au bout de la plume

L'Express littéraire Blaise Cendrars est arrivé lundi matinà Vladivostok, étape finale d'un périple de 18 jours.Crédits photo : Ferranti Ferrante

L'Express littéraire Blaise Cendrars est arrivé lundi matinà Vladivostok, étape finale d'un périple de 18 jours.Crédits photo : Ferranti Ferrante

Après vingt jours sur les rails, le convoi littéraire arriva à destination aux premières heures du matin. Les écrivains français descendirent du train dans la brume tiède et collante de Vladivostok, accueillis par une fanfare de marins militaires. La dernière borne de la voie transsibérienne, 9288e kilomètre, perçait le ciel et annonçait l’inéluctable fin de l’aventure. La joie d’être arrivés à destination se distillait dans la fatigue d’une nuit trop courte et l’angoisse de la séparation prochaine. C’est que les deux jours et trois nuits passés dans le train, sans escale, depuis Oulan-Oudé, finirent de renforcer les sympathies qui se dessinaient depuis les premières minutes du voyage.
À l’unanimité, tous les écrivains s’étonnent d’avoir trouvé de si bons compagnons de route, se réjouissent de l’absence de querelles, que tous avouent avoir redoutées. Dans une ambiance de colo de vacances entre gens de bonne compagnie, chacun s’est trouvé un confident, un compagnon de bouteille ou de mégot, tous se mélangeaient avec plaisir aux heures des repas dans le wagon restaurant, et surtout, lors des soirées improvisées quotidiennement, tantôt dans le fond du train, tantôt dans l’un des compartiments. Le menu variait peu. Vodka pour tout le monde. Et en guise de casse-croute, cornichons, poisson fumé ou œufs de saumon achetés à la sauvette sur le quai d’un bourg perdu au fin fond de la Sibérie. Question descente et sens de la fête, les écrivains français n’avaient plus rien à envier aux Russes. Échauffées par l’alcool, les conversations animées s’abîmaient immanquablement dans le chant. D’habitude, Roman, l’attaché de presse à la voix sonore et entrainante en diable, commençait par une chanson populaire russe, et rapidement, tous prenaient la relève en alternant les airs bretons et ceux de Brassens.

Pour accéder au restaurant, où l’on se rendait en file indienne deux fois par jour, il fallait traverser sept wagons. Autant dire que le train tout entier fut vite au courant de l’étrange expédition, qui suscita la curiosité générale. Des Français ! La plupart des voyageurs en voyaient pour la première fois. On commença à les guetter, à chaque passage de nouvelles têtes se levaient ou jaillissaient des compartiments, pour demander des autographes, réclamer des recueils dédicacés, simplement dire « bannjourr »… Serguei et Julie, les comédiens qui lisaient des extraits de La prose du Transsibérien, dans les deux langues, lors des rencontres avec les lecteurs dans les différentes villes, proposèrent d’organiser des lectures pour les passagers. Ils liraient quelques pages de Cendrars, puis des extraits des œuvres des écrivains de la délégation. Ces soirées littéraires eurent une demi-douzaine d’habitués aussi fidèles qu’émerveillés. Une retraitée, qui descendait à Khabarovsk, voulut même changer son billet, pour accompagner les écrivains jusqu’à la fin de leur voyage. Ceci dit, si l’enthousiasme de Serguei n’avait pas de limites clairement définies, les écrivains, eux, fréquentaient moins assidument ces manifestations, occupés davantage à l’approfondissement des relations qui s’étaient tissées entre eux, plutôt qu’à l’établissement de contacts avec les Russes. A l’exception notable d’un poète qui vola le cœur d’une jolie provodnitsa (chef de wagon).

Vladivostok donc. Dernière étape. But ultime du voyage. Extrême monde. La frustration de n’y passer que 24 heures ne pouvait être adoucie que par la satisfaction de l’achevé. Mais il était temps de rentrer. Le périple de 20 jours avait épuisé les corps et les esprits. Les impressions se superposaient et se chevauchaient. Les bibliothèques et les lecteurs, les statues de Lénine et les avenues rectilignes commençaient à se confondre dans les mémoires enfiévrés. Un dernier effort pour visiter quelques lieux célèbres de la ville, et après le déjeuner, l’ultime conférence de presse, qui relevait de l’exploit. Face à un public exceptionnellement curieux et avide de réponses à des questions très littéraires, les écrivains piquaient du nez, à tour de rôle. Ce qui n’empêcha pas la conversation d’être animée et intéressante.
C’est fatigués mais heureux et inspirés que les écrivains français ont gravi l’échelle de l’avion qui devait les ramener, par-dessus la marée verte sibérienne, dans la capitale, emportant avec eux souvenirs et ébauches de projets littéraires, attendus impatiemment de Moscou à Vladivostok.

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