Le bonheur est sur les rails

Cette mission à Tver, à 150 kilomètres au nord de Moscou, était l’occasion idéale. Snobant les collègues motorisés, notre homme fonce à la gare de Leningrad, direction les guichets.

Les premières minutes sont périlleuses : il faut laisser le temps au cerveau de déchiffrer la masse humaine agglutinée devant les comptoirs, et risquer (avec l’épaule droite, pour les droitiers) un mouvement subtil mais musclé et régulier, afin de ne pas reculer face aux babouchkas expérimentées qui dominent outrageusement la compétition avec un calme olympien.

Le billet est en poche et le train peut s’ébranler. Malheureusement, Jean-Pierre n’aura pas eu la chance d’avoir une place assise ; mais il aura trouvé 10 cm² sur lesquels poser un pied, entre l’entrée du wagon et la première rangée de sièges en bois. L’autre panard a, lui, trouvé appui sur l’énorme sac plastique négligemment déposé au sol par une grand-mère surchargée. L’ivrogne appuyé sur notre ami ne serait pas si dérangeant, si son collègue éthylique n’était pas situé de l’autre côté de Jean-Pierre. Le va-et-vient incessant de la bouteille cessera néanmoins après quelques minutes : face à l’arrivée des contrôleurs, c’est tout le wagon qui se met en branle. Dans un jeu du chat et de la souris sans subtilité, la moitié du wagon dépourvue de billets prend les jambes à son cou, et évite l’amende en passant au wagon suivant. Jean-Pierre, qui a perdu son billet dans l’aventure, sera ainsi le seul à acquitter les 200 roubles requis, sous le regard hilare des habitués de l’omnibus.

Ayant retrouvé de nouveaux voisins (la canne à pêche du vieillard de droite est un poil contrariante), Jean-Pierre peut enfin admirer le paysage en tentant de maintenir son équilibre. Mais sa position est précaire : il doit désormais faire face à la cohorte de vendeurs itinérants qui s’annonce à tour de rôle, le bousculant d’un coup de hanche. Notre ami n’a pas très bien compris à quoi servait l’étrange appareil à dix roubles (un dénoyauteur de pommes, si son russe ne l’a pas trahi), mais l’objet a connu un franc succès. L’aiguiseur de couteau universel également, même si durant la démonstration, Jean-Pierre a failli y perdre un œil. Mais toute bonne chose a une fin : les 150 kilomètres ont été avalés en moins de quatre heures ; voilà déjà les faubourgs de Tver à l’horizon.

Quel dommage que la réunion de travail soit déjà terminée !

François Perreault est expatrié à Moscou depuis quatre ans

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