À mes amis Yannick Noah et Roland Garros !

C’est à Roland Garros que s’est jouée la Grande Révolution. Mon Dieu, que nous étions pauvres... non, misérables, nous les Russes, sur la terre battue française, dans la deuxième moitié des années 1980 ! Aujourd’hui, nos joueurs réservent sans sourciller des suites luxueuses dans des hôtels cinq étoiles, sans oublier d’installer à côté maman, papa, et le personnel d’encadrement. À l’époque, je dénichais pour nos stars des appartements très modestes. Les francs alloués par l’État soviétique couvraient à peine les frais. Quant aux indemnités journalières (dont j’ai honte de révéler le montant), nos maîtres de la raquette les économisaient pour des achats de première nécessité : t-shirts, shorts, pantalons, parapluies, batteries de voitures, médicaments, collants… Tout, en fait, car tout était en déficit chez nous.

Beaucoup de nos filles et garçons traversaient la frontière avec des malles pleines de nourriture. Si la douane les confisquait, ils jouaient à Paris avec le ventre presque vide. Le plus souvent, les douaniers baissaient les yeux, et dans les chambrettes de nos champions, ça sentait la soupe lyophilisée, les conserves de poisson et la saucisse.

Il est même arrivé que Yannick Noah vienne à notre aide. Pour combattre le racisme, il organisait, avec sa mère, des tournois de bienfaisance. Qui était mieux placé pour y participer que les Soviétiques ? En récompense de notre bonne volonté, le logement et la nourriture étaient gratuits, et des francs étaient distribués avec tact, sous forme d’argent de poche. Tous les ressortissants d’URSS faisaient des efforts, et jouaient des parties exemplaires, en leur âme et conscience.

Mais pourquoi une telle pauvreté, alors que déjà à cette époque-là, on payait grassement pour une simple participation à de prestigieux tournois ? C’est que les joueurs étaient obligés de donner tout l’argent des prix remportés à leur patrie. De retour à la maison, tous les gains, l’argent de poche, les revenus, étaient versés à la caisse du Comité du sport. Situation absurde que celle de ces gens qui gagnaient pas mal d’argent, mais étaient condamnés à la portion congrue sous forme d’indemnités journalières.

C’est là qu’est advenue la Grande Révolution de 1988 à Roland-Garros. En se frayant avec assurance un chemin vers le haut du classement, la jeune Natacha Zvereva a annoncé, pendant le tournoi, qu’elle ne comptait donner à personne son prix, c’est-à-dire son revenu. J’ai soutenu l’acte de la jeune révolutionnaire dans mon journal de jeunesse, enhardi par la Perestroïka, qui s’est vendu, grâce à cela, à 21 millions d’exemplaires. Une tempête s’est levée : l’indignation des fonctionnaires et des organes d’État soviétiques se heurtait à la rafale de soutien de toute l’humanité progressiste, la presse française en tête, évidemment, défendant, cela va de soi, les droits de l’homme. Natacha est arrivée jusqu’en finale, où elle a cédé devant l’implacable Allemande Steffi Graf. Mais il n’était plus question de sport. Le barrage de l’austérité avait été percé. Un an après, l’exemple de la jeune Biélorusse serait suivi par Andreï Tchesnokov.

Le capitaine Chamil Tarpichtchev a soutenu cet élan pécuniaire tout à fait légitime des joueurs. Installés dans mon bureau, nous célébrions la première victoire financière des nôtres. Mon ami remarqua : « Si on nous laisse vivre correctement, les gars peuvent remporter et Roland Garros, et la Coupe de la Fédération, et même la Coupe Davis. À condition qu’on les laisse tranquilles ». J’ai répondu que le futur n’était pas loin, quand nos joueurs ne gagneraient plus seulement pour la patrie, mais pour eux-mêmes. À ce moment-là, un coup de fil de Moscou annonça à Chamil que son premier fils venait de naître. Nous nous sommes précipités à l’aéroport, et avant de monter dans l’avion, le superstitieux Chamil me dit résolument : « Tu vois, les étoiles convergent. Nous allons prendre la Coupe Davis aux Français eux-mêmes ». L’avenir montra qu’il ne s’était pas trompé !

Nikolaï Dolgopolov est le rédacteur en chef adjoint de Rossiyskaïa Gazeta. Il fut correspondant à Paris de la Komsomolskaïa Pravda entre 1987 et 1993.

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