Tchékhov, ce véritable précurseur de l’absurde

Le 150e anniversaire d’Anton Tchékhov que nous fêtons cette année a eu un impact sur le nombre de mises en scène de ses pièces sur toutes les planches du monde, et a relancé le débat sur l’héritage littéraire de l’écrivain.
Chaque pièce de théâtre est la somme du texte original et 
de ses interprétations, accumulées pendant des années. Dans le cas de Shakespeare ou de Corneille, on compte en siècles. Pour Tchékhov, il s’agit d’un peu plus de cent ans. Quand un metteur en scène contemporain s’attelle à L’oncle Vania, La Mouette, Les trois sœurs 
 ou La cerisaie , il doit oublier comment ces pièces ont été montées par Konstantin Stanislavski ou Vladimir Nemirovitch-Dantchenko au Théâtre d’Art de Moscou (MKhAT), 
ou Giorgio Strehler au Piccolo Teatro di Milano, ou encore Peter Brook dans son laboratoire parisien.

Tchékhov ne voulait surtout pas que son œuvre devienne « la très vénérable armoire », dont parle Gaïev dans La cerisaie , mais il ne cachait pas non plus que ses pièces contiennent de nombreux mystères. Stanislavski et les acteurs du MKhAT n’en ont percé qu’une partie (on le sait, Tchékhov se plaignait que Stanislavski ne percevait pas le comique dans sa dramaturgie).

Tchékhov n’est pas seulement le dramaturge russe le plus célèbre au monde. Il est aussi, avec Shakespeare et Molière, la personnification même du théâtre. Un art grossier et saint à la fois. Il est devenu une sorte d’icône du théâtre du XXe siècle, par laquelle jurent les dramaturges et les metteurs en scène de tous bords. Aucune étude un tant soit peu sérieuse sur Beckett, Ionesco, Pinter ou Albee ne peut se passer de la déduction que c’est bien l’œuvre de Tchékhov qui fut, à sa façon, à l’origine du théâtre 
de l’absurde.

Il va de soi que les metteurs 
en scène contemporains qui s’attaquent aux pièces de Tchékhov, surtout en Russie, subissent la puissante influence de la tradition du MKhAT, où le réalisme (voire le naturalisme) psychologique est lié à l’esthétique du sentiment et de l’humeur, voisine de l’impressionnisme.

Le « vrai » Tchékhov en Russie, c’est toujours le texte plus l’interprétation de Stanislavski et de Nemirovitch-Dantchenko, dont Les trois sœurs montées en 1940 furent une sorte d’adieu à la Russie prérévolutionnaire, et au Théâtre d’Art, tel qu’il avait été conçu par les pères fondateurs. Et toute expérimentation, même la plus audacieuse, sur la scène russe, prend en compte cet héritage important du passé, même s’il s’agit de s’en affranchir.

En ce sens, les interprètes étrangers, y compris les français, sont beaucoup plus libres. Mais il est important de noter que même dans les versions des metteurs en scènes du Cartel dans les années 1920-30, et dans des interprétations plus tardives, le théâtre de Tchékhov était aussi perçu à travers l’expérience du théâtre d’art de Paris, je veux dire la mise en scène d’André Antoine.

Le festival Tchékhov de 2010 a montré que la nouvelle mise en scène, tout en respectant ses précurseurs, recherche dans les textes de Tchékhov des réponses aux questions du XXIème siècle. Il 
suffit de regarder le spectacle bouleversant et plein de bravoure du Théâtre-laboratoire de Dmitri Krymov, Tararaboumbia ! , créé comme une divagation libre sur le thème des nouvelles et des pièces de Tchékhov, ou bien L’Oncle Vania puissant et expressionniste de Rimas Touminas au Théâtre Vakhtangov, pour comprendre à quel point l’œuvre du dramaturge est entrée librement et harmonieusement dans notre siècle, qui nous pose de nouvelles énigmes existentielles. Comme toujours, élevées et inchangées à la fois.

Mikhail Chvydkoï est Comissaire du Comité d’organisation pour la Russie de l’Année 
France- Russie et ancien ministre de la culture

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