De bonne mémoire

L’Année croisée France-Russie sera marquée par la création d'un centre de recherches commémoratif sur l'immigration russe. Il sera construit dans l'un des principaux foyers da la diaspora russe, à Sainte-Geneviève-des-Bois, dans la banlieue parisienne. Ainsi, le gouvernement russe finance le projet à hauteur de plus de 770 000 euros. La plupart de ces fonds serviront à la reconstruction de la maison de retraite russe, ou comme disent les immigrés « la maison de la vieillesse ».
Après le coup d'État de 1917 et les défaites de la guerre civile, près d'un million de ressortissants russes se sont retrouvés en France. Différentes associations d'émigrés ont alors facilité la vie de ces « russatchi » : des écoles, asiles, instituts, pensions, hôpitaux russes apparurent comme les champignons après la pluie, essentiellement sur la Côte d'Azur ou dans la région parisienne. Au milieu des années 1920, la princesse Vera Kirillovna Mechtcherskaïa a ouvert à Paris une pension où elle enseignait les bonnes manières aux jeunes filles de familles nobles. Il y avait parmi elles une anglaise de famille aisée, Miss Paget qui lui est venue en aide quand la nécessité de créer une maison pour les immigrés russes âgés, malades ou mutilés de guerre, s'est fait ressentir.

Grâce aux efforts de Mme Mechtcherskaïa et de Miss Paget, un château, dont le parc jouxtait le cimetière communal, a été trouvé à 30 km au sud de Paris, sur la route de Lyon. Après quelques travaux de restauration, une maison de retraite y a ouvert ses portes, le 7 avril 1927, du nom de la sainte patronne de Paris – Sainte-Geneviève-des-Bois. Elle est devenue plus tard la « Maison russe ».

La Maison compta parmi ses pensionnaires des personnages illustres, diplomates, peintres, ingénieurs ou architectes... La dernière personne célèbre qui y décéda fut la remarquable écrivaine et journaliste Zinaïda Chakhovskaïa.

Avec les premiers décès d'immigrés russes en exil, s'est posée la question du lieu de leur inhumation. La solution fut évidente, le cimetière communal de Sainte-Geneviève-des-Bois jouxtait la maison de retraite. On y enterrait non seulement les pensionnaires de la Maison russe, mais tous les immigrés qui avaient terminé leur vie en France ou ailleurs en Europe. Dans les années 1930, la Maison russe acheta des concessions de 30 ans pour les défunts de familles ne pouvant pas s'acquitter des droits. Mais à la fin du temps de concession, elle n'a pas eu les moyens de les renouveler. Après un long procès avec les autorités françaises, en 2008, le gouvernement russe versa 700 000 pour régler l’affaire.

Ivan Bounine et Dmitri Merejkovski, Andrei Tarkovski et Viktor Nekrassov, Alexandre Galitch et Rudolf Nouriev ont trouvé là le repos éternel. Saint-Geneviève-des-Bois fut le dernier refuge terrestre de tous les héros russes.

Et voilà qu'arrive une bonne nouvelle : dans l'enclave de l'immigration russe de la banlieue parisienne, à côté de la remarquable église de style Novgorod construite dans le cimetière en 1939 selon les plans d'Albert Benoit, un centre de recherches commémoratif sera créé. Toutes les conditions ont été réunies au fil du temps. Je me souviens de mon émerveillement devant le trône des tsars en bois doré à la Maison russe. Après l'avoir fait emballer avec la plus extrême précaution, l'Ambassadeur du gouvernement provisoire en France, Vassili Maklakov, l'avait transféré de sa résidence de la rue Grenelle à Sainte-Geneviève-des-Bois avec d'autres meubles et toiles anciennes. Quand la France a reconnu l'URSS, les diplomates russes qui avaient dû laisser la résidence de la rue Grenelle aux nouveaux propriétaires ont ainsi transformé la Maison russe en entrepôt d'objets d'ambassade qui sont aujourd’hui des pièces uniques.

Les travaux de construction du mémorial ont déjà commencé, d'autant plus vite que la partie française, elle aussi, a contribué à hauteur de 800 000 euros.

Récemment, un ami parisien m'a envoyé le livre La Nécropole russe de Sainte-Geneviève-des-Bois écrit par Nicolas de Boishue, petit-fils de Vera Mechtcherskaïa et directeur actuel de la Maison russe. En lisant ce livre j'ai trouvé un nombre de noms connus depuis longtemps : Felix Ioussoupov, Konstantin Korovine, Ivan Mozjoukhine, le père Serguei Boulgakov... Et puis, tout d'un coup, Lila Kedrova ! Etait-ce bien cette actrice qui fut la seule russe à obtenir un Oscar de la meilleure actrice pour son rôle dans Zorba le Grec ? Elle a dû décéder quelque part en Amérique ou au Canada, mais il se trouve que c'est à Sainte-Geneviève-des-Bois qu'elle avait demandé à être enterrée.

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