Lénine devra-t-il changer d’adresse ?

La Place Rouge est à Moscou ce que la Tour Eiffel est à Paris : un symbole immédiatement reconnaissable aux quatre coins du monde. Mais après la parade en l’honneur du 65e anniversaire de la Victoire, la Place Rouge fermera pour des travaux de reconstruction. Ce qui veut dire que l’accès en sera limité et celui au Mausolée de Lénine, compliqué à organiser.

Au cœur de la capitale de la Russie, à l’ombre de la muraille du Kremlin, s’élève le monument le plus ambigu de la période soviétique. Depuis plus de 80 ans, un mausolée en marbre abrite le corps embaumé du chef de la Révolution. La conservation est à la charge des scientifiques du Centre des technologies biomédicales de l’Institut national des plantes médicinales et aromatiques (VILAR). Le Mausolée ferme ses portes au public tous les dix-huit mois, afin que ces derniers puissent procéder à toutes sortes d’opérations prophylactiques sur la dépouille de Lénine.

Deux jours après le décès de Vladimir Illitch, le 21 janvier 1924, Félix Dzerjinski, président du comité funéraire crée par le Politburo, déclara : « Si la science le permet, il faut préserver le corps de Lénine ». On assigna aux scientifiques la tache difficile d’embaumer Lénine de telle sorte que dans la mort il continue de ressembler aux portraits peints de son vivant. Mais les méthodes existantes n’étaient pas adaptées. Les unes permettaient de conserver le corps mais pour peu de temps seulement. D’autres, dont celles utilisées dans l’Égypte ancienne, ne préservent pas l’illusion de vie. Pendant que les scientifiques méditaient sur la tâche que leur avait assignée Dzerjinski, le pathologiste-anatomiste Alexeï Abrikosov fut chargé de l’embaumement. Il déclara, catégorique, dans une interview, que la science ne pouvait pas, pour l’heure, permettre de conserver Lénine dans un état « comme vivant ». Mais un professeur d’anatomie de Kharkov, Vladimir Vorobiev, rétorqua que l’on savait déjà conserver des organes pendant des décennies, et qu’il suffisait d’appliquer ces méthodes au corps tout entier.

Lénine fit d’abord placé dans une crypte en bois, créée par l’architecte Alexeï Chtchoussev (c’est également lui qui construira plus tard, en 1930, le mausolée de marbre et de granit). Mais le printemps approchant, l’air se réchauffait et la conservation du corps devenait de plus en plus compliquée. Les premiers signes de pourrissement apparurent. On décida donc de le congeler. Mais l’équipement spécial commandé en Allemagne tarda à arriver, et Lénine commença à se décomposer. Que faire ? Le professeur Vorobiev fut appelé à Moscou. Il fit tremper longuement le corps dans une solution de glycérine et d’acétate. Les taches qui étaient apparues sur la peau furent retirées à l’aide d’acide acétique et peroxyde d’hydrogène. Pour empêcher que les orbites ne s’enfoncent, on fabriqua des globes oculaires artificiels. Avant d’exposer publiquement la « momie », on la montra au frère de Lénine, Dmitri Oulianov et à la veuve Nadejda Kroupasaïa, qui s’était vivement opposée à l’embaumement.

Par la suite, le corps de Lénine devait être retrempé tous les 18 mois dans la solution spéciale. Pendant la Seconde guerre mondiale, on l’évacua à Tioumen, à 1200 km de Moscou. Le cercueil fut placé dans un wagon frigo, et 40 soldats et officiers de la garnison du Kremlin escortèrent les médecins responsables. Quand toute la brigade rentra à Moscou à la fin de mars 1945, Lénine avait troqué pour un costume trois-pièces son blouson militaire avec l’Ordre de l’Etoile rouge (qu’il n’avait au demeurant jamais portés de son vivant). La légende racontait que l’insigne avait appartenu à un vétéran inconnu de la guerre civile, tellement ému en visitant le tombeau qu’il détacha l’Ordre de sa poitrine pour l’épingler sur celle du Guide. Toutefois, après vérification du numéro, il s’avéra que la décoration avait en fait appartenu à la révolutionnaire allemande Klara Zetkin.

Plus de 80 ans se sont écoulés. Le corps de Lénine est toujours exposé au public dans le Mausolée de la Place Rouge, et régulièrement « restauré ». Il n’est pas exclu qu’un jour la volonté de Nadejda Kroupskaïa sera honorée, et le corps de son mari donné à la terre. Mais pas tout de suite. La société russe ne semble pas prête. Lors d’un sondage du VTsIOM en 2009, plus de 40 % considéraient certes que la conservation de Lénine au cœur de Moscou était incorrecte et contre-nature, mais 52 % n’y voyaient aucun inconvénient.

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