À textes français, pinceaux russes

V. Shukhaev. Illustration de la tragédie «Boris Godounov»,d’А. Pouchkine. 1925. Editions de la Pléiade. Lithographies,peinture : pochoir à la main

V. Shukhaev. Illustration de la tragédie «Boris Godounov»,d’А. Pouchkine. 1925. Editions de la Pléiade. Lithographies,peinture : pochoir à la main

Les artistes chassés par la Révolution ont embelli et dopé l’édition française des années 1920-1930, contribuant à la deuxième étape d’immersion et d’enrichissement réciproques des deux cultures, après les fameuses Saisons de Diaghilev qui ont lancé la « mode » russe à Paris.
Dans son article « Livres de luxe », issu de son œuvre de référence, L’histoire du livre en France, le célèbre bibliographe français Antoine Coron présente un très singulier diagramme illustrant l’évolution de l’édition selon les chiffres des tirages. Il montre que pendant l’entre-deux-guerres, le nombre de livres publiés a décuplé plusieurs fois. L’explication est simple : des centaines d’artistes de l’élite russe ont dû émigrer après la révolution d’Octobre, fuyant les dégradations et les représailles. Un certain nombre d’entre eux se sont installés à Paris et ont trouvé du travail dans l’industrie du livre. D'où l'explosion des tirages.

La majeure partie des peintres russes étaient d’excellents dessinateurs, prêts à travailler pour des honoraires modiques. Ils attiraient aussi les lecteurs par leurs origines. Ils étaient reconnaissants aux éditeurs pour le travail qu’ils leur proposaient, car ils n’avaient pas été gâtés dans leur patrie.

Quand j’en discute avec des Français, ils sont nombreux, alors qu’ils n’ont rien à voir avec le monde de l’illustration, à s’animer et répondre, par exemple : « Oui, bien sûr, je me souviens,que le soir, mes parents me lisaient Michka, de la collection ‘les Albums du Père Castor’, avec des dessins de Fedor Rojankovski ! »

Chose curieuse, de toute la remarquable pléiade de peintres russes qui ont illustré des centaines de livres, c’est bien Rojankovski dont on se souvient le plus. C’est dire le pouvoir des impressions d’enfance et des images vivantes!

Ajoutons à ce propos que Fedor Rojankovski, excellent dessinateur, a édité en France dans les années 1930 plusieurs cycles de dessins érotiques très crus, aux images fort réalistes. Il est probable que la plupart des génies de la peinture, de Monet à Léger, n’auraient pu les exécuter aussi minutieusement, car il faut pour cela être doté d’un talent particulier...


Illustration du conte « Michka », de M. Colmont. Editions Flammarion, 1941.


Outre Rojankovski, Natan Altman, Nathalie Parain, Ivan Bilibine, Alexandra Exter ont apporté un nouveau souffle aux livres d’enfants illustrés chez Gallimard et Flammarion dans les années 1930. Pour l’illustration d’une série de 25 livres pour enfants chez Flammarion, Nathalie Parain a reçu en 1941 le Prix du centenaire de l’Académie des Beaux Arts de France.


V. Shukhaev. Illustration de la tragédie « La Dame de Pique », d’А. Pouchkine. 1923. Editions de la Pléiade. Chromolithographie.


Mais c’est dans les véritables éditions de collection à tirage limité, avec de magnifiques gravures et lithographies, créées spécialement pour ces livres, que la contribution des « Russes francisés » a été la plus notable.


A. Alexeev. Illustration du roman de F. Dostoïevski Les Frères Karamazov. Editions de la Pléiade. 1929. Autolithographie.


L’intérêt des lecteurs pour ce genre d’éditions et la mode pour le style russe se sont heureusement entremêlés, et ont permis aux éditeurs de lancer ces projets sans oublier leur composante commerciale. Une vingtaine de maisons françaises environ auraient cultivé, avec plus ou moins de succès, cette tendance dans le monde du livre pendant l’entre-deux-guerres. Mais l’exemple le plus remarquable est celui des Editions de la Pléiade, fondées par un immigré russe d’origine juive, Jacques Schiffrin. Avec André Gide, il a traduit en français nombre d’œuvres classiques de la littérature russe, et pour illustrer ces livres, il a fait appel aux peintres russes, arrivés à Paris, tout comme lui, après la révolution et la guerre civile dans leur pays d’origine. Ainsi naquirent ces éditions, devenues cultes pour de nombreuses générations de collectionneurs. Aujourd'hui plus que jamais.


Illustration du conte « Michka », de M. Colmont. Editions Flammarion, 1941.


La Dame de Pique de Pouchkine en est un exemple : parue en 1923 en 345 exemplaires, elle est magnifiquement illustrée par le fort talentueux Vassili Choukhaev. Autre exemple: Boris Godounov du même auteur, avec des pochoirs originaux du même peintre, sorti en 1925. Quatre ans plus tard, c’est au tour des Frères Karamazov de Dostoïevski, traduit par Boris de Schloezer, un parent du compositeur Scriabine, avec un tirage de 118 exemplaires numérotés et de fantastiques lithographies d’Alexandre Alekseev. Cette édition en trois volumes a toujours coûté assez cher, chez les libraires antiquaires comme aux enchères. En juin 1997, par exemple, elle a été adjugée pour 11 550 livres sterling, soit 12 709 euros, par Sotheby’s. Méconnue du grand public, la contribution des artistes russes à l'édition française vaut néanmoins... son pesant d'or ! –

Mikhaïl Seslavinski est bibliophile renommé et directeur de l’Agence fédérale russe pour la presse et les télécommunications.

L’exposition et le livre « Rendez-vous. Peintres russes aux éditions françaises » seront présentés sur le stand russe au Salon du Livre de Paris du 26 au 31 mars.

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