Tournant stratégique

«Le climat transatlantique actuel est favorableet offre une occasion unique de revoir l’agendaeuratlantique»

«Le climat transatlantique actuel est favorableet offre une occasion unique de revoir l’agendaeuratlantique»

La visite d’État du président Dmitri Medvedev à Paris début mars pourrait ouvrir une nouvelle ère dans les relations franco-russes et, au-delà, russo-européennes. Des décisions et des actes concrets se sont pour une fois ajoutés aux politesses habituelles et aux références à Pouchkine, Maupassant et Normandie-Niemen.
On a retrouvé, lors de cette visite qui inaugurait officiellement une « année croisée » France-Russie sans précédent, les accents amicaux de l’époque de l’alliance franco-russe au début du XXème siècle. Les deux chefs d’État ont abondamment souligné leur volonté d’en finir pour de bon avec la Guerre froide et d’instituer un climat de confiance permettant un « partenariat stratégique », visiblement mis pour de bon à l’ordre du jour par les deux parties.

Des accords économiques d’une grande portée stratégique ont été signés ou discutés, comme le protocole d’accord Gasprom-GDF Suez qui ouvre la voie à une prise de participation de 9% dans le projet russe de gazoduc Nord Stream d’une valeur estimée à 7,4 milliards d’euros. Au-delà de la sécurisation de ravitaillement en gaz (et d’une clientèle assurée côté russe), cet investissement, qu’il faut rapprocher de celui à hauteur de 10% annoncé précédemment par EDF dans le projet de gazoduc au sud (South Stream par la mer Noire et la Bulgarie, concurrent du Nabucco par la Turquie), joue une relation normalisée avec la Russie, sans s’arrêter aux doléances des pays de transit qui se voient privés de royalties importantes et de moyens de pression sur la Russie et sur l’Union européenne en dernière analyse.

En d’autres temps, dans une logique de Guerre froide, on aurait mis en avant les arguments plus ou moins fondés des groupes d’intérêts hostiles au projet. En dépit des intérêts évidents des consommateurs ouest-européens qui devraient se voir garanti un approvisionnement sans à-coups, et à terme une baisse des prix, grâce aux royalties économisées qu’ils payaient jusqu’à présent. Tout le monde se souvient des interruptions dues aux différends avec les autorités ukrainiennes.

Le groupe industriel Alstom a confirmé qu’il prendrait 25% du constructeur de trains russe Transmashholding (TMH) - un investissement de départ de 75 millions de dollars. C’est le futur des TGV russes et transeuropéens qui se joue là. Enfin, les discussions ont avancé sur le contrat concernant quatre vaisseaux BPC de type Mistral qui a fait couler le plus d’encre par la symbolique (mais aussi les emplois dans les chantiers de Saint-Nazaire) qu’il représente. Ce serait la première vente de matériel militaire d’un pays de l’OTAN à la Russie. Même sans électronique et sans arme, même si le bateau est à utilisation à la fois militaire et civile humanitaire, cette vente probable augure bien d’une nouvelle vision stratégique de la sécurité de la «maison commune européenne», voire euro-atlantique.

Dans une tribune libre du Figaro le 1er mars, au premier jour de la visite, le chef de l’administration présidentielle russe, M.Serguei Narychkine, appelait à « dépasser définitivement des logiques révolues de Guerre froide » grâce à un « traité sur la sécurité européenne » en concluant que « le climat favorable de la politique transatlantique actuelle et la consolidation des partenariats au sein du cadre Russie-UE-États-Unis offrent une occasion unique de repenser l’agenda euratlantique ».

En écho, lors du dîner à l’Elysée, le président Sarkozy a affirmé avec force la volonté française de « tourner la page de la Guerre froide » et rappelé des faits, rarement évoqués et qui sont allés droit au cœur des Russes : les offensives russes qui ont sauvé la situation sur la Marne et à Verdun lors de la Première Guerre mondiale, sans oublier les sacrifices des soldats russes lors de la Seconde, pour lesquels le chef de l’Elysée a exprimé la reconnaissance de la France.

Ce renouvellement d’un partenariat somme toute historique est d’autant plus crédible qu’il est le fait, du côté de Paris, d’une équipe qui n’est pas vraiment russophile. M. Sarkozy lui-même avait eu des paroles peu amènes à l’égard des Russes lors de sa campagne électorale. Peu avant la visite, son ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner avait laissé de côté ses réserves habituelles sur la Russie pour expliquer à des journalistes que le Président Medvedev représentait un changement positif, tandis que le ministre des Affaires européennes Pierre Lellouche, l’un des rares défenseurs de George W. Bush en France, est allé dans les pays baltes «rassurer » sur la vente du Mistral à la Russie.

Bien sûr, depuis l’élection française de 2007, se sont ajoutés la crise osséto-géorgienne de 2008 et le rôle qu’a pu y jouer Nicolas Sarkozy, l’élection de Barak Obama, la question du nucléaire iranien et la crise économique. -

À noter:

1 La France occupe la 4ème place parmi les pays de l’UE en terme d’échanges commerciaux avec la Russie, qui ont représenté 17 milliards de dollars en 2009. Devant la France figurent, dans l’ordre, les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Italie.

2 L’accord de coopération gazière entre la France et la Russie est en place depuis 35 ans. Cette année, le volume des livraisons devrait atteindre 10 milliards de mètres cubes.

3 En 2009, le Produit intérieur brut (PIB) de la Russie s’est contracté de 7,9% contre 2,2% pour la France.

4 On se rapproche d’un accord sur la réadmission par la Russie des étrangers entrés illégalement sur le territoire de l’Union européenne, accord qui pourrait conduire rapidement à l’abandon du régime des visas entre Russie et UE.

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