Un fumeur contrarié...

Je reviens de Moscou.

- « Écoute, commande, moi je vais sortir fumer une cigarette ». Nous sommes au restaurant avec un ami. Il me regarde avec compassion.

- « Et tu vas où comme ça ? Reste tranquille et fume autant que tu veux. Tu n’es pas à Paris, ma chère ».

C’est vrai. En cela, Moscou rappelle Paris d’avant le 2 janvier 2008.

J’appartiens à la caste des fumeurs, en voie d’extinction, aux sens propre et figuré. Je partage aussi l’ironie d’un grand fumeur, le réalisateur Otar Iosseliani, qui rappela aux non-fumeurs dans son « Lundi matin » que même sans mauvaises habitudes, la quantité d’air pollué inspirée rend très concrète la thèse selon laquelle la vie, c’est mauvais pour la santé.

Le projet d’interdire la cigarette dans les lieux publics existe aussi en Russie. Un de mes collègues essayait de prouver, l’écume aux lèvres, qu’un tel tour ne passerait pas. « Si même les Français sont devenus dingues quand on leur a interdit de fumer dans les bars et les restaurants, alors imaginez de quoi seraient capables nos compatriotes dans la même situation ! »

Il est vrai que j’ai cru, jusqu’à un certain moment, qu’empêcher les Français de fumer là où ils veulent, c’est un peu comme leur interdire de manger du fromage ou de boire du vin. Mais le paradoxe, c’est que je ne me souviens pas qu’ils se soient particulièrement révoltés quand on chassa les fumeurs dans la rue. Je ne réponds pas des pensées de chaque clopeur, mais tout semble s'être passé très paisiblement.

Mes collègues russes sont pleins de commisération : « Et comment tu fais, toi la grande fumeuse, pour vivre là-bas ? » Je dois avouer que c’est un grand plaisir. J’aime bien me trouver dans un bureau ou un restaurant qui ne pue pas la cigarette. J’ai moins mal aux yeux, car ils ne sont plus attaqués par la fumée, dont la concentration au cm² était surréaliste dans mes établissements parisiens exigus préférés. Je fume moins le soir. Je commence à perdre le réflexe d’allumer une cigarette dès que je bois un verre de vin. Bref, vous avez devant vous une fumeuse qui soutient l’interdiction de fumer dans les lieux publics.

Mais il faut rendre aux Français ce qui leur appartient. Ils se sont très bien préparés au jour J. Le transfert des fumeurs dans la rue s’est fait en compagnie de radiateurs et de poêles, pour réchauffer leurs âmes sensibles et leurs corps affaiblis par la nicotine. Pendant un hiver plutôt doux, devant les bars et les restaurants, douillettement installé avec un verre de quelque chose ou une tasse de café, le fumeur peut se délecter du plaisir presque défendu, sans grelotter ni se sentir comme un chien chassé à la rue. La Russie n’a ni de tels hivers cléments, ni une telle prévenance.

Et surtout, nous n'avons pas chez nous de tels prix astronomiques sur les cigarettes. En Russie, la cigarette reste un des rares plaisirs bon marché. Ce qu’on ne peut vraiment pas dire de la France. Avant la dernière augmentation de 6%, j’avais décidé que si mon paquet dépassait les 5 euros, j’arrêtais de fumer. Parce qu’un tel prix me parait absurde et humiliant. Et c’est arrivé. 5, 10 euros le paquet, c’est 224 roubles, soit 4 paquets à Moscou. Les six paquets que je fume dans la semaine, c’est un plein d’essence à Moscou et un demi-plein à Paris. Et me voila dans mon bureau de tabac rue de Turenne, et je traîne à sortir mon porte-monnaie. Le patron me connaît depuis longtemps, il ne pousse pas, compréhensif. Et tous les deux, nous pensons vraisemblablement à la même chose : les partisans de l’augmentation des prix de la cigarette ont-ils atteint leur but, si l’on part du principe qu’ils se préoccupent avant tout de la santé du fumeur ? L'avenir le dira...

Natalia Gevorkian, correspondante à Paris du journal Kommersant

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