À beautés russes, pinceaux français

Louis Aragon et Elsa Triolet, février 1961

Louis Aragon et Elsa Triolet, février 1961

Quelques-uns des plus grands chefs-d'œuvres du patrimoine culturel français présentent un singulier exotisme : leur accent russe et leur parfum féminin. Nombre de femmes russes ont lié leur destin à celui de sculpteurs, peintres, et écrivains français.
Ils se sont rencontrés en 1932. Terminant alors la copie de son célèbre tableau « La Danse », commandé par le mécène russe Sergueï Chtchoukine, Henri Matisse avait besoin d’une aide d’atelier. Lydia, qui, à ce moment-là, se trouvait à Nice, seule et sans le sou, ne fut que trop heureuse d’accepter sa proposition. Ayant connu la faim dans sa jeunesse, Matisse trouvait toujours une astuce pour remercier, en sus du salaire qu’il lui versait, cette femme chaleureuse et discrète. Il lui demanda un jour de poser… Ainsi débuta la magnifique série de portraits de Lydia Delectorskaya. « Vous allez simplifier la peinture, c’est écrit », prédit un jour Gustave Moreau à son élève Matisse.

Ses cadeaux furent d’une valeur inestimable, non seulement pour Lydia, mais également pour le patrimoine culturel mondial. Matisse offrit à son modèle préféré deux dessins originaux : l’un pour Noël, l’autre pour son anniversaire. Des années plus tard, sa muse commença à lui acheter les dessins qui lui plaisaient le plus. Elle fit don de ses acquisitions au Musée Pouchkine de Moscou et à l’Ermitage.

Originaire d’Odessa, Dina Vierny incarne de manière encore plus saisissante l’exemple d’une vie au service de l’art. Elle entra dans l’atelier d’Aristide Maillol à l’âge de quinze ans, et devint sa muse et son modèle favori… La jeune fille talentueuse s’intéressait à la littérature et à la peinture. Pendant la guerre, elle rejoignit les rangs de la Résistance, avant d’être arrêtée en 1941. Maillol parvint toutefois à délivrer sa muse, qu’il envoya à Nice chez Henri Matisse, où elle posa pour le maître ainsi que pour ses amis artistes, Pierre Bonnard et Raoul Dufy.

En 1944, Aristide Maillol perdit la vie dans un accident de voiture. Conformément à son testament, Dina Vierny hérita de la totalité de ses œuvres et de sa fortune. En vertu de son goût irréprochable, de son opiniâtreté et de son sens des affaires, elle devint très vite une galeriste à succès, l’une des plus célèbres en Europe.

En 1995, Dina Vierny créa la Fondation qui porte son nom, et le Musée Maillol. La collection du musée rassemble des œuvres d’Henri Matisse, d’Ivan Pouni et de Vassily Kandinsky. Ilia Kabakov, Vladimir Yankilevski, Oscar Rabine et Erik Boulatov y sont également exposés. Tous doivent leur renommée en Occident à la muse de Maillol.

Elsa Triolet était dotée du même talent que Dina : faire connaître les inconnus. À l’instar de sa sœur Lili Brik, Elsa rêvait de devenir la muse d’un éminent poète. Celui-ci fit son apparition en la personne du jeune Louis Aragon. Comprenant que cet homme était l’Homme de sa vie, Elsa eut une idée de génie : elle rapprocha Maïakovski et Aragon, deux poètes de la même génération et du même courant, mais vivant dans deux mondes séparés. Elsa, qui vécut longtemps dans l’ombre de son illustre mari, commença à écrire et obtint même le Prix Goncourt, chose inouïe pour une étrangère. Elsa Triolet a écrit plus de vingt livres, et Aragon lui a consacré un recueil de magnifiques poèmes intitulé Les Yeux d’Elsa, devenu un classique de la poésie d’amour. Car il le lui répétait souvent : « La femme est l’avenir de l’homme ».

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