La panne et la «démerde»

J’en étais sûre. Ma voiture ne veut pas démarrer. Normal : elle n’a pas roulé depuis deux mois et, même garée dans un parking souterrain chauffé, elle ne veut rien savoir. C’est la batterie. Plus morte que morte. Surtout qu’elle a au moins quatre ans.

Résignée, j’allume une cigarette, en essayant de me souvenir de ce que j'aurais fait à Moscou dans la même situation. Il aurait fallu pousser la voiture pour essayer de la faire partir. Mais cela ne marche que si le moteur donne des signes de vie, aussi infimes soient-ils. Ou alors il aurait fallu appeller au secours des amis automobilistes, pourqu'ils débarquent avec leurs câbles, leurs pinces... pour qu'ils branchent la batterie morte à une batterie vivante, et hop.

Ici, au troisième sous-sol du parking du Marais, il n’y a ni la place ni les candidats pour pousser. En soi, c’est un espace particulier, ce parking. Durant ma première année à Paris, quand il fallait entrer ou sortir, mes genoux commençaient à trembler. Tout est calculé au centimètre près, et il semble impossible de passer sans racler les murs. D’ailleurs, les éraflures sur les parois dans les passages les plus compliqués prouvent bien que tous les conducteurs n’y arrivent pas. Après les grands espaces russes d’où les parkings souterrains sont quasiment absents, garer ma voiture à Paris était devenu une épreuve quotidienne. Aujourd’hui, je peux faire la manœuvre les yeux fermés.

Je reçois un appel d’un ami de Moscou. En m’écoutant pleurnicher au sujet de ma voiture qui ne veut pas démarrer sous terre, il remarque, philosophe, « Je te comprends. Pas envie de faire des efforts ».

« Les efforts », c’est une promenade de cinq minutes jusqu’au premier minuscule garage, qui fait aussi station-service. Le patron m’ouvre grand ses bras et je me jette sur sa poitrine en espérant le salut, qui suit immédiatement.

Outre l’essence que je viens lui acheter régulièrement, nous partageons, avec le patron, l’amour des cigares. C’est-à-dire qu’il les aime, et moi, quand j’y pense, je lui rapporte quelques bons cubains du « duty free » de Cheremetièvo. Nous parlons aussi politique. Ou débattons des prix raisonnables des ressources énergétiques et du rôle de la Russie dans cette affaire.

L’assistant du patron attrape un petit appareil, enfourche sa mobylette, moi derrière, et nous descendons allègrement dans le souterrain. Deux minutes plus tard, mon moteur pousse un grognement et se met en marche. Le gars m’escorte jusqu’au garage. Sur le tableau de bord, s’allume le mot « service ». Normal : s’il y a des problèmes, autant qu’ils surviennent tous d’un coup. Samedi midi. J’ai vite fait mon calcul selon les standards moscovites : peut-être que mardi après-midi, je pourrai récupérer ma voiture.

- Bon alors, je passe mardi ?, dis-je avec précaution.

- Ou mercredi ou jeudi, si t’as pas besoin de ta voiture à ce point. Et la batterie, va falloir la changer tout de même.

- C’est ce que je me suis dit. Bon, je passe quand alors ?

- Dans une heure et demie... disons deux heures maxi.

Deux heures plus tard, je roule dans ma propre voiture en direction de la maison de campagne de mes amis, avec juste un peu de retard. Et mentalement, je calcule à combien revient la commodité de l’existence parisienne. Deux heures et trois cents euros pour une batterie neuve, un contrôle technique et écologique et un réservoir rempli à ras bords. A Moscou, j’aurais appelé mon ami, il aurait redémarré ma voiture gratis avec ses pinces, je n’aurais pas changé la batterie, j’aurais remis le contrôle technique à un avenir indéfini, pris moins d’essence, et oublié le contrôle écologique. Bref, j’aurais, sans frais, repoussé les problèmes à plus tard. Et puis, pour la même somme, j’aurais eu, à un moment ou à un autre, à les résoudre un par un aux différents bouts d’une ville immense, immobilisée par les bouchons. Et tout ça parce qu’à Moscou, il n’y a pas, à deux pas de chez moi, de petit garage privé, compact et accueillant, capable, même pour 12 000 roubles, de résoudre des problèmes techniques certes routiniers, mais de nature à jeter dans le désarroi même les femmes les plus endurcies.-

Natalia Gevorkian est correspondante à Paris du journal Kommersant

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