Paris vaut bien sa presse !

Vladimir Poutine lors des négociationsfranco-russes avec le premier  ministre françaisFillon, au château de Rambouillet, près de Paris

Vladimir Poutine lors des négociationsfranco-russes avec le premier ministre françaisFillon, au château de Rambouillet, près de Paris

[note sur l’auteur de l’article Andrei Kolesnikov. Il s’agit d’une des plumes les plus remarquables de la presse russe. Il accompagne Poutine dans tous ses déplacements depuis bientôt 8 ans et a écrit deux livres sur l’ancien président. Loin d’être un thuriféraire du pouvoir russe, il trempe toujours sa plume dans l’encre de l’ironie et de l’humour pour décrire les dessous de la politique et des médias russes. Il est un des rares journalistes russes à poser des questions culottées aux dirigeants, ce qui lui d’ailleurs déjà valu des remontrances publiques de la part de Poutine. Son irrévérence passe aussi par l’observation de détails apparemment anodins dont il se sert pour disséquer les travers des grands]

Le sommet du 27 novembre, entre Poutine et Fillon a été qualifié par le côté russe comme un « bond en avant » grâce entre autre à l’entrée d’EDF dans South Stream et au soutien accordé par Renault à AvtoVAZ. Le journaliste français qui a demandé à Poutine s’il n’était pas gêné par le fait de n’être pas reçu par le président Nicolas Sarkozy, s’est entendu répondre qu’il devait s’interroger de savoir si ses amis se détourneront de lui s’il quitte le journal pour lequel il travaille.

Vendredi tôt le matin, Vladimir Poutine a reçu l’ancien président français Jacques Chirac dans sa chambre de l’hôtel Bristol. Sur la table dressée, se trouvaient du jus de carotte, du fromage, des confiseries (il y en avait beaucoup plus qu’il n’en faudrait à une personne raisonnablement sensible aux sucreries).

Curieusement, la table n’était pas dressée pour deux personnes comme on aurait pu s’y attendre, sachant qu’il s’agissait d’une rencontre entre Chirac et Poutine, mais pour quatre personnes. D’ailleurs l’un des verres se trouvant dans un des deux sièges vides venait d’être vidé de son jus de carottes. Ce qui signifie qu’une troisième personne était présente, qui avait vidé les lieux avant l’arrivée des journalistes (et qui semble-t-il est revenu dès leur départ).

M. Poutine a fait part de l’honneur qu’il y avait pour lui à recevoir l’ancien président français. « Tu sais combien je t’estime » a dit Jacques Chirac à Vladimir Poutine, comme si ceux-ci étaient assis ici depuis la veille au soir et buvaient (tous trois) tout et n’importe quoi à l’exception du jus de carotte. « Merci de m’avoir invité pendant ta visite en France » ajouta Chirac.

Formellement, Jacques Chirac avait raison. Mais cette phrase sonnait absurdement. En fin de compte, la France est le pays de Jacques Chirac, et il semblait incongru de l’entendre remercier Vladimir Poutine de l’avoir reçu.

« Mais l’honneur est tout pour moi » renchérit Poutine, probablement troublé de ce que la politesse française ait renversé la situation. Le Premier Ministre Russe a listé ensuite une série de projets franco-russes lancés sous leurs présidences communes et qui se développaient aujourd’hui avec succès. « Kourou (cosmodrome utilisé par un lanceur russe), le Super-Jet 100 (du constructeur Soukhoï) dans lequel la France a investit 30% « quoi ? comment ? » Chirac coupa le traducteur « SuperJet ? Tout va bien pour lui ? »

« Et nous avons aussi un projet qui devrait t’intéresser » ajouta Poutine. Nous pensions que Poutine allait parler de South Stream ou de Chtokman. « L'année prochaine, nous marquerons l'Année de la Russie en France et l'Année de la France en Russie, pour laquelle nous préparons 130 événements » annonça Poutine. Certes, il serait très étrange, si Vladimir Poutine découvrait de telles propositions en présence des journalistes. Mais quand même… nous comptions beaucoup dessus.

« J'espère que dans peu de temps je visiterai en Russie » a glissé Jacques Chirac. « Vous êtes d’ores et déjà invités » répondit Poutine.

Il reste à espérer que de tels voyages ne soient pas improvisés. L'année de la France en Russie doit avoir l'air parfaitement convaincante.

Plus tard dans la journée, au siège du Premier ministre français à Rambouillet démarra la séance de la commission intergouvernementale franco-russe. Vladimir Poutine annonça un accord entre EDF et Gazprom sur South Stream.

De plus les journalistes français racontaient, en se versant du café dans le centre de presse que, selon leurs informations, « Gazprom » ne signera pas les accords analogues sur l'entrée du concurrent d’EDF, (GDF-Suez) dans Nord Stream (9 % du projet). Les journalistes affirmaient que la veille au soir le ministre de situations d'urgence Alexeï Miller se rencontrait notamment à ce sujet avec le chef GDF par Jean François Cirelli ici, à Paris.

Plus tard Alexeï Miller me confirma que les négociations s’étaient bien déroulées : « Mais négocions avec eux depuis déjà bien longtemps. Nous ne nous attendions pas à signer quoi que ce soir. Mais à propos de la part de 9 %... Le fait est que les Français peuvent entrer à Nord Stream seulement sur la part des Allemands. Ils doivent donc s’arranger entre eux ».

Quant au Premier Ministre Français François Fillon, il aurait dit ce vendredi matin, au dire de monsieur Poutine : « Sans décision sur les vols sibériens (les avions européen, en particulier français, survolant la Sibérie) tu ne partiras pas aujourd'hui ». Et monsieur Poutine a avoué qu’il partirait: « nous avons trouvé un accord. Mais nos partenaires ont fait aussi des concessions ! »

C’était maintenant le tour des questions de la presse occidentale, un moment toujours redouté par Poutine. La première question des journalistes français a obligé Poutine à bander les muscles. Le journaliste de Libération s’est intéressé au destin du porte-hélicoptère français Mistral, que la Russie convoite d’acheter à la France. Le journaliste a dit que la Géorgie craint que la Russie ne l'utilise contre elle. « En outre, monsieur Poutine, n’êtes vous pas troublés par le fait que Sarkozy ne vous ait pas reçu ? »

« Le Mistral accomplit plutôt des missions logistiques » se dépêcha de répondre Fillon pour prêter main forte à son homologue Russe. Vladimir Poutine, avant que commence à parler, réprima un sourire nerveux. Dans le passé, ce même journaliste français lui avait posé une question sur le même ton, et il fallu ensuite à ce journaliste refuser à grand peine une invitation pressant de Poutine à se faire circoncire en Russie.

« Premièrement » répondit Poutine, « Le président de la France se trouve, comme chacun sait, en Amérique latine. Deuxièmement. Nous nous sommes parlés au téléphone. Troisièmement. Conformément à la Constitution de la Fédération de Russie je me suis engagé à laisser le poste de président de la Russie et occuper une position plus modeste. Cela ne me trouble aucunement. De plus, ce travail me plaît. Quant à nos relations avec le président de la France — nous nous appelons par nos prénoms, Vladimir et Nicolas — et bien elles n'ont pas changé. Elles ne se sont en aucun cas détériorées, malgré le fait que Sarkozy soit un grand dirigeant tandis que je suis le modeste chef du gouvernement. Nos relations personnelles n'ont pas souffert de cela. Je souhaite que vous ayez des amis de même nature.

Vladimir Poutine aurait pu s'arrêter sur ces mots. Mais il n’a pas réussit.

« Quand vous quitterez » continua Poutine, s’adressant cette fois directement au journaliste français « le poste d’autorité que vous occupez actuellement dans votre journal pour occuper des positions plus modestes (cela peut aussi vous arriver), je vous souhaite que vos amis ne se détournent pas de vous. »

Poutine n’a pu se refuser cette perçante note lyrique, qui a fortement raisonné à mes oreille en tant que représentant des médias, pas non plus à l’abris de tels revers. C'est-à-dire que l'effet fut atteint. Rien ne s'est passé, mais l’écho continue de se faire entendre.

Après cela, Vladimir Poutine a raconté qu'à propos de Mistral il n'y a encore d'aucune décision.

« Nous pour nous-mêmes n'avons rien décidé, — il a déclaré. — bien que cela ce n'est pas exclu. Vous êtes les vendeurs, nous sommes les acheteurs (le plaisir, avec lequel Vladimir Poutine prononçait ces mots était évident : d'habitude en effet, c’est l’inverse, la Russie vend). Mais si nous achetons, nous nous en servirons là, où nous en aurons besoin ».

Ainsi, l'achat, probablement, se fera, mais pas cette année. Pour toute consolation, il ne reste à la Géorgie que la pensée que l’usage n’en sera pas fait cette année.

La question suivante des journalistes français porta sur les droits de l’hommes et sur l'avocat Sergueï Magnitski décédé dans une prison moscovite et sur le sort du prisonnier Mikhail Hodorkovski.

Poutine répondit sans réfléchir une seconde, comme s’il craignait qu’un silence puisse être interprété comme une faiblesse : « En vertu de nos compétences, nous sommes obligés de nous occuper des questions concrètes liées à la production et l'économie, bien que les sphères, que vous avez abordé, absolument, soient très importantes et doivent se trouver toujours dans le champ visuel des structures dirigeantes... Quant à la mort des gens... Si l'avocat était en prison, il se trouvait là non comme l'avocat, mais comme accusé. Que cette personne ai perdu la vie alors qu’elle se trouvait en prison est une tragédie... Je ne peux rien ici commenter, n'est pas familier avec les détails, je ne suis pas au fait des chefs d’accusations contre lui... »

On voudrait penser que monsieur Poutine était quand même au courant.

Ayant passé sur d'autres personnalités, le Premier utilisait les arguments constamment utilisés, ainsi qu'a ajouté un peu de nouveaux.

— Monsieur Madoff (le financier Bernard Madoff condamné pour la création de la pyramide financière aux USA) a reçu une peine de prison à vie et personne n'a éternué! Tous disent : « Eh bien, ce gaillard, c'est bien fait pour lui!« En Grande-Bretagne on vient de punir un hacker, qui a apporté un préjudice de $1 million... Et il était menacé d’une peine de 60 ans de prison ! Cela ne vous interpelle pas ?! Chez nous l'activité de certains nos accusés a causé un préjudice de l’ordre de dizaine de milliards de dollars à la Russie (allusion claire à Khodorkovski) Des Milliards! En outre il y a des soupçons de meurtres qui pèsent sur ces mêmes personnes! »

Et Vladimir Poutine de faire la comparaison avec le jugement d’Al Capone dans les années 30 aux Etats-Unis. « C'était dans le cadre de la législation en vigueur, — monsieur Poutine a souligné. — et chez nous se passe dans le cadre de la législation en vigueur! »

En réalité Vladimir Poutine a ramené la justice russe du début du XXI siècle au niveau de la justice américaine des années 30.

Il semble en effet que telle soit effectivement sa place.

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