Valéry Fokine recherche l'excellence au théâtre Alexandrinski

Anastassia Karagodina
Cette année, le théâtre Alexandrinski et son metteur en scène Valéry Fokine fêtent un double anniversaire.

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Valery FokineAnastassia KaragodinaValery Fokine
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Le théâtre Alexandrinski à Saint-Pétersbourg, le plus vieux de Russie, fête cette année son 260e anniversaire. Il a vu le jour le 30 août 1756 grâce à un décret personnel de l’impératrice Elisabeth qui en a fait le premier théâtre public. C’est est devenu un modèle pour la plupart des théâtres du pays qui disposent d’une troupe permanente, d’un répertoire et qui sont financés par l’Etat.

Il y a dix ans, le théâtre a vu arriver le metteur en scène Valery Fokine qui, le 28 février, a fêté son 70e anniversaire. Valery Fokine a le mérite d’avoir transformé un théâtre archaïque en un établissement prospère.

Le théâtre russe envié dans le monde

« Le modèle [d’un théâtre public à répertoire] est bon et il faut le suivre », estime Valery Fokine. « Le monde entier nous envie toujours. Toutefois, l’Etat nous aide de moins en moins ces derniers temps. En raison de la crise, le financement a été réduit de 30% cette année et nous avons dû abandonner plusieurs projets. Les fonctionnaires ne veulent pas débloquer de l’argent pour l’art moderne, mais l’avenir appartient au théâtre expérimental », souligne encore l’intéressé.

Toutefois, à l’occasion de ce double anniversaire, le théâtre Alexandrinski a réalisé plusieurs grands projets dont l’un est le spectacle Bal masqué. Mémoires de l’avenir. Il s’agit d’une reconstitution moderne du célèbre spectacle du légendaire metteur en scène soviétique et théoricien du théâtre Vsevolod Meyerhold qui avait été présenté sur la scène d’Alexandrinka en 1917, à la veille de la Révolution d’Octobre, charnière entre deux mondes.

« Lorsque j’ai commencé à étudier ces années, j’ai remarqué qu’elles coïncidaient à bien des égards avec notre époque : la guerre, un maigre budget, une stricte démarcation entre la droite et la gauche et la confrontation avec l’Eglise », constate Valery Fokine.

« Voilà que je lis la note d’un évêque de Tambov concernant Salomé de Meyerhold. Les formules sont les mêmes que pour l’opéra Tannhäuser[présenté par le théâtre d’Etat d’opéra et de ballet de Novossibirsk et interdit pour offense au sentiment religieux, ndlr]. Impossible de voir la différence si l’on ne sait pas que le spectacle a été réalisé en 1908. Tout se répète : des états d’esprit apocalyptiques et le sentiment que nous sommes arrivés à une limite au-delà de laquelle on ne sait à quoi s’attendre », a souligne encore l’actuel metteur en scène du théâtre Alexandrinski. 

Poutine, Merkel et Obama sur scène

Aujourd’hui 2016, la dernière mise en scène de Valery Fokine, reflète justement ces états d’esprit apocalyptiques. Ce spectacle inspiré d’une nouvelle de son fils, Kirill, fait apparaître sur la scène Vladimir Poutine, Angela Merkel et Barack Obama. C’est l’histoire d’extraterrestres qui arrivent sur notre planète et proposent un désarmement universel pour sauver la Terre. Mais leur mission de pacification ne trouve pas d’écho auprès des Terriens.

« Le monde est subordonné aux ambitions et personne ne veut céder. Les dirigeants des grandes puissances refusent le désarmement et préfèrent rester sur leur poudrière, prêts à tout faire sauter à tout moment. L’homme est ainsi fait et il ne veut pas changer », déplore Valéry Fokine.

Conscient de la tension qui anime aujourd’hui les relations internationales, le metteur en scène essaie pour sa part de maintenir les relations culturelles entre voisins. Le théâtre part souvent en tournée. En octobre prochain, il se rendra à Wroclaw, en Pologne, dans le cadre du Festival international du théâtre avec son Bal masqué. Il estime que cette visite est très importante parce que les relations entre la Russie et la Pologne sont actuellement difficiles. « Nous avons perdu le lien culturel qui nous a toujours uni. Or, quelle que soit la situation politique, le « corridor » culturel doit rester ouvert. Sinon tout sera fini », résume-t-il.

DelaFranceauJapon

Le théâtre établit ce « corridor » à tous les niveaux, commençant par les tournées et les festivals jusqu’aux programmes de formation de jeunes. Un important projet d’échanges est en cours de réalisation avec l’Ecole nationale supérieure d’art de Limoges. Des metteurs en scène russes se sont rendus en France pendant plusieurs semaines et ont travaillé avec des étudiants de Limoges avant de présenter le résultat sur la Nouvelle scène Alexandrinka. Aujourd’hui, ce sont des metteurs en scène du Conservatoire de Paris qui travaillent avec des artistes russes. Les résultats de cette coopération seront présentés cet automne.

Les projets prévoient également une coopération avec des écoles de théâtre en Italie et au Japon, ainsi qu’avec les théâtres Klockriketeatren (Finlande) et Backateatern (Suède).

Natalia Pietra
Natalia Pietra
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Le développement des relations internationales doit être impulsé à Saint-Pétersbourg par le festival traditionnel Alexandrinski, qui accueillera les théâtres Habima (Israël), Piccolo di Milano, ainsi que le metteur en scène japonais Tadashi Suzuki avec Les Troyennes. Il s’ouvrira sur la première de Crime et châtiment d’après Fiodor Dostoïevski, mis en scène par le Hongrois Attila Vidnyanszky. Quant à Valery Fokine, il mettra en scène au Théâtre national hongrois Le Crocodile de Dostoïevski dans le cadre d’un échange.

« Les Hongrois se montrent aujourd’hui très indépendants face à l’Union européenne et nous avons de bons contacts avec eux. Bien qu’avec les Polonais, les relations étaient beaucoup plus ouvertes avant », regrette Valery Fokine. « Nous maintenons des rapports avec Tadashi Suzuki et son centre à Toga : c’est un petit hameau de montagne où il vit et où il réalise toute sorte d’expériences. L’année prochaine nous irons en tournée au Japon », se réjouit le jeune septuagénaire.

Valoriser le patrimoine de Meyerhold

Le théâtre russe n’a pas vraiment la cote dans les festivals européens. A Avignon, la Russie sera représentée pour la deuxième année consécutive par Kirill Serebrennikov avec une mise en scène radicale des Ames mortes de Gogol. Mais Valery Fokine ne s’alarme pas car il estime que cette situation découle uniquement des préférences de l’équipe du festival et non du contexte international ou d’une infériorité du théâtre russe.

« Notre théâtre est actuellement en bonne forme, car nous constatons qu’il est diversifié : nous avons de jeunes metteurs en scène talentueux, ainsi que des spectacles expérimentaux et d’autres, académiques, notamment dans les régions. Le grand danger qui nous guette est de perdre cette diversité parce que les autorités souhaitent tout systématiser et loger tout le monde à la même enseigne. Or, le théâtre va par différents chemins et ne suit pas la grand-route où l’on marche à la queue leu-leu », explique encore le metteur en scène.

Il faut dire que le théâtre russe a déjà vécu une situation semblable. Au début du XXe siècle, il traversa une période d’épanouissement avec l’avant-garde, tandis que les années 1930–1940 virent disparaître tout un secteur de l’art théâtral formel russe, représenté par Taïrov et Meyerhold.

« Le monde voit toujours le théâtre russe comme un théâtre aux larmes de fonte entre trois bouleaux », a poursuivi Valery Fokine. « Mais en réalité, les plus grandes découvertes dans le domaine de la forme théâtrale ont été faites chez nous et elles inspirent toujours nombre de metteurs en scène. C’était un triomphe quand le théâtre de Meyerhold ou de Taïrov arrivait à Paris ou à Berlin ! L’essentiel, c’est de tirer des leçons de l’histoire au lieu de nous obstiner à répéter les mêmes erreurs. Mais c’est sans doute notre trait de caractère national », conclut Valéry Fokine.

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