Gogol et l’insondable mystère russe

Service de presse
Pour la deuxième année consécutive, la Russie est représentée au festival d’Avignon par le jeune théâtre contemporain Gogol Center.

Pour la deuxième année consécutive, la Russie est représentée au festival d’Avignon par le jeune théâtre contemporain Gogol Center. Il s’agit en fait de l’un des collectifs les plus en vue de la capitale russe, dirigé par le metteur en scène radical Kirill Serebrennikov, auteur du film Le Disciple, récompensé au dernier festival de Cannes par le prix François Chalais pour son regard traduisant au mieux « la réalité de notre monde ».

L’étude de la Russie, de ses maladies chroniques et ses phobies est le thème principal de l’œuvre de Kirill Serebrennikov, et Les Âmes mortes, pièce inspirée par le poème classique de Nicolas Gogol, dont le théâtre porte le nom, ne fait pas exception. C’est elle qui sera présentée à Avignon cette année.

En Russie, Les Âmes mortes font partie du programme scolaire et tout spectateur instruit en connaît l’histoire. Mais dans le spectacle de Kirill Serebrennikov, l’œuvre est présentée sous une lumière tout à fait inattendue. Le metteur en scène avait d’abord produit le poème de Gogol au théâtre national de Riga, en Lettonie, avant de le transférer dans son propre Gogol Center pratiquement inchangé. Le spectacle conserve sa vision particulière du classique russe comme de la Russie.

Le principal protagoniste, un margoulin du nom de Tchitchikov, ressemble à un Européen – poli et soigné, un ordinateur portable dans sa mallette (il est joué par l’Américain Odin Biron). Tchitchikov élabore un plan d’affaires astucieux : acheter à bas prix des serfs morts (jusqu’en 1861, les paysans russes appartenaient à leurs maîtres, on pouvait les acheter, les vendre ou les hypothéquer), qui officiellement étaient encore considérés comme vivants, puis lancer la commercialisation de ces « âmes mortes ». Cependant, il développe ses affaires dans un pays qui ne se soumet pas aux lois du marché : les uns sont prêts à les donner sans contrepartie par sympathie envers Tchitchikov, d’autres réclament un prix démesuré, d’autres encore cherchent à se débarrasser d’un bien inutile.

Kirill Serebrennikov crée une galerie grotesque, digne d’un Bosch, de propriétaires russes, où l’on croise des types aux allures de la Gestapo ou des avares à la Harpagon de Molière. La scène chez la propriétaire Korobotchka est la plus drôle et la plus frappante de la pièce : toutes les femmes paysannes, domestiques et pique-assiettes, qui assaillent littéralement Tchithcikov, y sont jouées par des hommes.
Si, dans le poème, Tchitchikov recherche les propriétaires dans l’immensité de la Russie, le spectacle fait le contraire : les propriétaires viennent le voir chez lui, enfermé dans une boîte en bois étrange qui rétrécit vers la fin. Le metteur en scène donne un indice en disposant plusieurs cercueils sur la scène.

La Russie de Serebrennikov est un royaume des morts, dont personne ne peut échapper vivant. À la fin, les protagonistes chantent Russie, que veux-tu de moi ? sur la musique du compositeur contemporain Alexandre Manotskov. En vain. Il n’y aura pas de réponse.

Représentation du 20 au 23 juillet 2016 à la FabricA, 11, rue Paul Achard, Avignon.

 

Dans le cadre d'une utilisation des contenus de Russia Beyond, la mention des sources est obligatoire.