« Le plus triste dans les maisons de retraite, ce sont les histoires personnelles »

Constantin Tchalabov
L’exposition "Les derniers jours" de Constantin Tchalabov, jeune photographe de Veliki Novgorod, vient de s’ouvrir à Moscou. Le projet comprend des photos et des vidéos des habitants des maisons de retraite russes. Pendant trois ans, l’artiste a recueilli des histoires et réalisé des portraits de ces personnes. Sa conclusion ? La vie entre ces murs n’est pas toujours une tragédie. RBTH s’est entretenu avec l’artiste sur son projet et ses protagonistes.

RBTH : Constantin, comment est née l’idée du projet ? 

Constantin Tchalabov : Je me suis retrouvé dans une maison de retraite pour la première fois pour une mission de la rédaction : à l’époque j’étais pigiste dans une agence de presse. J’imaginais alors qu’une maison de retraite était un établissement fermé, à l’instar d’un hôpital psychiatrique.  J’ai pris des photos et je les ai envoyées à la rédaction.

Puis, je suis allée dans un autre internat, dans la petite ville de Chimsk. En tout, j’ai visité sept établissements différents de la région de Novgorod en trois ans.

RBTH : Votre deuxième expédition dans unemaison de retraite relevait-elle de votre propre initiative ? 

C.T. : Oui, mais je prenais toujours des photos pour l’agence de presse. Je suis allé à Chimsk, où il y a une petite maison de retraite. J’ai commencé à prendre des photos et me suis rendu compte que cette maison était très confortable. Elle avait un étang où les anciens pouvaient se promener, elle était entourée d’immeubles normaux…  

Crédit : Constantin Tchalabov

Le pire est de vivre dans de grands établissements avec de nombreux pensionnaires. Comme, par exemple, au village de Borovitchi. Le personnel ne les connaît même pas tous de nom. Dix chambres à chaque étage sont assignées à chaque employé.

Je me suis senti mal à l’aise : comment les gens peuvent-ils vivre dans ces maisons de retraite ?! J’ai commencé à interroger les pensionnaires sur leur vie, puis j’ai aidé des amis pour un projet caritatif consacré à ces établissements et j’ai compris que tout cela prenait le chemin d’une exposition.

Outre les photos, je réalisais des vidéos et des interviews pour montrer une histoire complète.

RBTH : Comment vous êtes-vous senti après les premières visites ? 

C.T. : Je m’attendais à voir quelque chose de triste qui pourrait me toucher – les vieux ramper dans les couloirs sans aucun soin, ce genre de choses. Mais, en réalité, je n’ai rien vu de tel. Le plus triste dans les maisons de retraite sont les histoires personnelles des gens.

On a le sentiment que ceux qui y vivent dégagent un parfum de désespoir. Rien que parce qu’ils ont tous connu un événement tragique : leurs enfants sont morts, alcooliques ou n’ont pas voulu s’en occuper. 

Toutefois, d’après mes observations, je dirais que si une personne a 80 ans et qu’elle est toute seule, il vaut mieux pour elle de vivre dans une maison de retraite avec un voisin de chambre à qui parler. On en prendra soin, on la nourrira, on la nettoiera.

D’un autre côté, il est important pour tout le monde de comprendre qu’on a une maison, alors que là, les gens vivent toujours comme dans un hôpital.

RBTH : Les maisons de retraite sont un thème très cinématographique et photogénique. Pourquoi la vie dans ces établissements est-elle toujours montrée d’une manière négative ? 

C.T. : C’est vrai que les vieillards sont un sujet rebattu, ils sont beaucoup photographiés. Ce sujet se vend facilement et permet de se faire un nom dans n’importe quelle agence de presse ou concours, ici ou à l’étranger. Les gens regardent et pleurent.

Crédit : Constantin Tchalabov

Mais ce n’est pas si univoque que cela. Je n’ai pas voulu suivre ce chemin. Je ne voulais pas montrer des trucs gores, des moments sombres et durs de la vie dans ces maisons. Par ailleurs, je ne pense pas qu’il ne faille montrer que ce qui est bien. Je pense qu’il ne faut pas montrer une personne dans une situation qui peut l’humilier.

C’est pourquoi dans mon projet, vous ne trouverez pas de vision sombre des maisons de retraite, mais uniquement des gens et leurs histoires personnelles.

Par exemple, dans le village Proletarski, les vieux ont l’air heureux – ils se baignent dans la rivière, font des bonshommes de neige. Leur vie est très proche de la nôtre, de la vie normale. Entre eux, ce sont juste des voisins de palier.

RBTH : Quelles histoires vous ont le plus frappé dans vos interviews ? 

C.T. : J’ai une photo d’une femme, elle avait alors 102 ans. Elle est morte depuis… Toute sa vie, elle a vécu toute seule, son mari avait été tué pendant la Seconde Guerre mondiale, et elle n’avait rencontré personne depuis.

Sinon, je suis impressionné par les histoires d’amour, les mariages entre personnes de 70-80 ans, qui se rencontrent dans les internats. À l’exposition, il y a des photos du couple Bogdanov. Ce sont des handicapés, lui est aveugle, elle ne peut pas marcher. J’ai photographié leur mariage… C’était très impressionnant ! On voyait qu’ils étaient vraiment amoureux.

Crédit : Constantin Tchalabov

Il y a une autre histoire : elle a 80 ans, lui – 56, et ils vivent ensemble. Il l’a courtisée, puis ils sont tombés amoureux, mais je ne comprends pas la nature de leur relation : est-ce un rapport mère-fils, ou un rapport amical, ou amoureux ?

Il y a aussi des intrigues. J’ai une photo d’une femme qu’on a qualifiée de « veuve noire » : elle a vécu trois mariages au sein de l’établissement, tous ses époux étaient très âgés, ils sont tous morts, et elle a hérité de quelques biens.

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