Publication de lettres de prisonniers du Goulag pour les enfants russes

L’association de défense des droits de l’homme « Mémorial international » a organisé à la fin de 2014 une exposition et a publié un livre intitulé « Les lettres de papa. Lettres de détenus du Goulag à leurs enfants ». L’exposition et le livre sont basés sur les lettres que les prisonniers politiques ont écrites à leurs enfants depuis le Goulag. Aucun de ces pères n’est rentré chez lui. Le projet repose sur seize hommes qui sont tous des personnalités publiques éminentes de l’époque. S’étant retrouvés dans le camp, ils ont compris que l’unique moyen de participer à la croissance intellectuelle et morale de leurs enfants, c’était de leur écrire des lettres. Les pères se dépêchaient de transmettre le plus précieux, leur amour et leurs connaissances, et d’intéresser leurs enfants à leur cause.

Source : L’association « Mémorial international »

Trois papas

Alexey Vanguengueim, prisonnier du camp spécial des îles Solovetski, professeur et météorologiste, était le fondateur du Bureau météorologique de l’URSS, l’organisateur et le premier directeur des Services météo de l’Union Soviétique. Il a écrit 168 lettres à sa fille Eléonore.

Lorsqu’il a été arrêté, en 1934, la fillette avait 4 ans. Pendant trois ans, jusqu’à l’exécution de son père, elle a été éduquée et formée selon un système pensé spécialement pour elle. Alexey Vanguengueim composait et dessinait des sortes d’aide-mémoires contenant une description détaillée du monde animal et végétal et inventait des devinettes pour encourager la précocité d’esprit de son enfant.

Avec l’herbier composé de plantes cueillies dans les îles Solovetski, il apprenait à sa fille à compter. Les pierres, le sable et les morceaux de brique lui servaient à assembler des mosaïques de paysages avec vue sur le monastère Solovetski et sur la mer Blanche. Tous ces objets ont été soigneusement préservés et remis au Mémorial international par Eléonore Vanguengueim qui a prolongé la dynastie et est devenue une grande scientifique.

« Ma petite étoile Eletchka ! Je t’envoie un dessin du nid d’un bouvreuil. Il installe son petit nid dans les branches d’un arbre, jamais très haut. À droite, tu vois son œuf grandeur nature. Ecris-moi pour me dire comment tu lis et jusqu’à combien tu sais compter. Prends soin de notre chère maman, fais-la manger souvent et beaucoup. Ton papa qui t’aime t’embrasse fort et beaucoup. » 30/11/1934 

Un autre papa intéressant, le professeur Gavriil Gordon, philosophe et polyglotte. Il a été arrêté en 1936 et déporté au chantier de construction du centre hydraulique d’Ouglitch, où il était gardien. Dans l’exil aux îles Solovetski, l’un des camarades de Gavriil Gordon était Alexandre Soljenitsyne qui a cité le nom de Gavriil Gordon dans son livre L’Archipel du Goulag.

Boris Pasternak l’a aussi évoqué dans son essai autobiographique Sauf-conduit et dans son roman Le Docteur Jivago.

Parallèlement aux lettres, il a écrit deux manuels pour ses filles : l’un d’histoire et l’autre de philosophie. Il écrivait de mémoire, sans ouvrages de référence, sans originaux, « tantôt dans une pièce d’état-major pleine d’hommes bruyants qui s’insultaient, tantôt la nuit dans une baraque, sous les ronflements d’hommes étrangers et indifférents. Mais quand j’écrivais, mon grand amour pour toi, ma chère fille, me permettait de quitter la réalité pesante qui m’entourait pour partir dans le monde du plaisir de la pensée pure et des images du bon vieux temps qui, tout comme la musique, a toujours été l’apanage et le contenu de ma personne… »

Sa peine de prison devait prendre fin en août 1941, mais en raison de la guerre, Gavriil Gordon n’a pas été libéré et est mort de faim début 1942. Ses efforts déployés pour éduquer et former ses filles n’ont pas été vains : la cadette, Irina, est devenue traductrice d’anglais.

Le prisonnier du camp de Sibérie Vladimir Levitsky était militaire, participant à la Première guerre mondiale et enseignant au Corps de cadets. « Il ne ressemble pas du tout à nos deux premiers personnages. Il n’est pas professeur, il n’atteint pas les sommets de la pensée intellectuelle. Il était collectionneur. Les timbres étaient sa plus grande passion », raconte la commissaire d’exposition Irina Ostrovskaya.

Sur les lettres qu’il envoyait chez lui depuis le camp, il dessinait des timbres à la main. Il composait pour son fils des essais où il décrivait et dessinait tout ce qu’il voyait autour de lui : la nature sibérienne, le village où il purgeait sa peine, les paysages derrière la fenêtre. Il a été exécuté en 1937. Son fils, Oleg Levitsky, est devenu lui aussi collectionneur.

« Chaque lettre reçue et soigneusement gardée ne vient pas seulement prouver la valeur de la famille, elle retrace l’histoire d’une victoire morale de l’homme sur le système antihumain de l’époque », affirme Irina Chtcherbakova, directrice des programmes d’instruction de l’association Mémorial.

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