Andreï Zviaguintsev : Léviathan a gagné une bataille contre le népotisme russe

L’auteur du film proposé pour représenter la Russie aux Oscars a accepté de répondre aux questions de RBTH. Il s’exprime sur son univers cinématographique, sur la société et ses dysfonctionnements, et sur l’état actuel du cinéma en Russie.

Andreï Zviaguintsev Crédit : AFP / East News

Le film du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev Léviathan a reçu cette année le prix du meilleur scénario au festival de Cannes et concourraà l'Oscar du meilleur film étranger. Récemment, il a également été nommé meilleur film au festival du film de Londres. Dans une interview à RBTH, Andreï Zviaguintsev a expliqué pourquoi son film avait été choisi pour représenter la Russie aux Oscars. Il confie également ses pensées sur la spiritualité et l’État de droit : vers quoi doit-il tendre pour atteindre l’idéal ?

Votre film Léviathan s’inspire du combat d’un Américain, Marvin Heemeyer, contre la machine étatique. Pourquoi cette histoire vous a-t-elle captivé au point de l’adapter à la réalité russe contemporaine ?

Andreï Zviaguintsev : L’histoire est celle de Marvin John Heemeyer, qui entre en résistance contre un grand groupe de ciments qui a décidé de racheter le petit atelier dans lequel il travaille. L’entreprise, qui s’est appropriée les terres alentours, a fini par clôturer entièrement sa propriété. S’ensuit une lutte contre le groupe industriel, mais aussi contre les pouvoirs publics. Excédé, Marvin finit par détruire l’usine au bulldozer, ainsi que plusieurs bâtiments administratifs, et se donne la mort. Lorsque cette histoire m’a été contée, j’ai été frappé par ce qui pouvait se passer aux États-Unis. Une rébellion contre l’injustice des pouvoirs publics, un État sans droits dans lequel il s’est vu obligé de se faire justice lui-même… Comment, dans un pays comme les États-Unis, considéré comme un État de droit où chacun peut demander réparation et obtenir justice, une telle histoire est-elle possible ? Tout n’y est donc pas si formidable ? Cela m’a amené à penser que la structure de l’État est à peu près la même partout et que l’absence de droits, d’une manière ou d’une autre, est elle aussi une réalité, où que l’on soit. Une idée absolument banale, mais qui n’a cessé de me poursuivre.

Récemment, je suis tombé sur cette question géniale que se pose Saint Augustin dans son livre La Cité de Dieu : en quoi l’État se différencie-t-il d’une bande de voleurs ? Les deux sont une communauté de personnes. Les deux sont dirigés par quelqu’un. Les deux structures reposent sur un système de relations bien établies, une sorte de contrat social. La seule chose qui les distingue, c’est la présence de l’État de droit. Si la loi cesse d’être appliquée, l’État se transforme en voleur. Et si l’homme peut continuer à compter sur la justice, indépendamment des grades et des titres, et si la loi est toujours appliquée, si tous restent égaux devant elle, alors c’est d’une forme d’État idéal dont il s’agit. Cette pensée m’a conforté dans l’idée que dans son traité du Léviathan, Tomas Hobbes se trompait fondamentalement en idéalisant l’État. Sur le papier, il est possible d’imaginer un modèle idéal, mais dès que le facteur de la personnalité, avec ses défauts et ses faiblesses, entre en ligne de compte, n’importe quel idéal peut très facilement devenir l’inverse. Il ne s’agit alors plus de contrat social, mais de contrat avec le diable. Un contrat dans lequel l’homme abandonne ses libertés en échange d’une protection sociale imaginaire.

En ce moment, on parle beaucoup en Russie de cette spiritualité que l’Occident aurait perdue et de celle retrouvée de la Russie. Qu’en pensez-vous ?

A.Z.: Il serait plus facile d’évoquer la spiritualité si la justice fonctionnait parfaitement dans notre pays. La spiritualité est un concept métaphysique qui permet, en s’y appuyant, d’inventer ou de justifier tout et n’importe quoi. Ce qui nous ramène à nouveau à l’État de droit. Lorsqu’un être humain est protégé par le droit, il dispose d’un corps et d’un esprit sain, il se sent autre. Mais s’il vit dans le besoin permanent de se défendre dès qu’il sort dans la rue parce qu’il sait que la police ne le défendra pas, à quoi bon parler de spiritualité ?

En choisissant Léviathan pour concourir aux Oscars, on peut dire que la Commission du cinéma russe a radicalement changé de tactique : d’habitude, elle désigne toujours un cinéma épique et des films à gros moyens. Ici, il s’agit d’un drame social humain presque banal. Pourquoi ce choix, selon vous ?

A.Z.: Mon avis est bien sûr subjectif, mais si on aborde le sujet de façon générale, on a assisté à une rupture des conventions : la nomenklatura du cinéma russe a perdu ce round. L’éternel et tout-puissant népotisme russe a soudainement abandonné le combat. J’y vois deux raisons : tout d’abord l’approche sérieuse et responsable du producteur de Léviathan, Alexandre Rodnianski, qui a tout fait pour que le film soit visionné sur grand écran par le plus grand nombre de membres de la Commission. Et deuxièmement, la « Commission des Oscars » s’est considérablement élargie, donnant accès à des membres plus indépendants. La Commission a accueilli plus de gens libres, susceptibles d’exprimer leur propre opinion.

Vos films ne sont pas qualifiés de « grand public » et vous ne cherchez pas le succès commercial à tout prix. Pourtant, votre cinéma, à la fois complexe et subtil, qui possède toutes les caractéristiques du cinéma d’art et d’essai, arrive à conquérir un grand nombre de spectateurs. Où reçoit-on le mieux vos films, en Russie ou à l’étranger ?

A.Z.: Sur 40 000 écrans américains, environ 400 sont spécialisés dans le cinéma d’auteur. À New York, lorsque le cinéma Film Forum a mis à l’affiche mon film Elena, il a programmé en même temps La Grande Illusion de Renoir. C’était pour moi une grande fierté. Chez nous, il n’y a pas assez de salles, et nous n’avons pas ce système de cinémas alternatifs, spécialisés dans le cinéma d’art et d’essai. L’industrie de location de films est quasiment inexistante. C’est pourquoi il est difficile d’accuser le public de ne pas s’intéresser au cinéma d’auteur. Quand Elena est passé à la télévision, le film a su capter massivement l’intérêt des gens. Il a enregistré une très bonne audience. Simplement de nos jours, ce sont surtout les jeunes qui vont au cinéma, et ils veulent des films d’action. Mais je reste convaincu que les gens, quel que soit leur âge, attendent la sortie de Léviathan et qu’ils seront nombreux à aller le voir en salle.

 

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