Les éboueurs tadjiks distingués par le principal prix théâtral russe

Une scène du spectacle "Akyn Opera". Crédit : teatrdoc.ru

Une scène du spectacle "Akyn Opera". Crédit : teatrdoc.ru

Pour le spectacle « Akyn Opera », présenté sur la scène de Teatr.DOC à Moscou, les acteurs (éboueurs et ouvriers originaires de Tadjikistan et d’Ouzbékistan) ont été distingués par le prix spécial du festival russe de théâtre le plus prestigieux, le Masque d’or. Le metteur en scène Vsevolod Lisowski explique en quoi consiste la prestation des travailleurs immigrés sur scène.

Lenta.ru : Vsevolod, comment ces travailleurs se sont-ils retrouvés sur scène ?

Vsevolod Lisowski : J’avais une idée approximative, j’ai commencé à chercher des personnages. J’ai essayé à Iaroslavka, où les migrants campent pour essayer de trouver du travail. Je leur disais : j’ai du travail pour vous au théâtre, il faudra parler de vous. Je suis resté un certain temps dans le froid avec une pancarte, j’étais gelé, mais cela n’a rien donné : une personne s’est approchée, mais a tout de suite eu peur et s’est sauvée. C’est plus efficace de publier une annonce sur les réseaux sociaux pour les migrants : ils utilisent massivement internet, tous mes artistes ont leurs comptes sur Facebook. Pour eux, internet n’est pas un jeu, mais un lien avec leur maison.

J’interviens très peu dans le spectacle : j’aide simplement à porter les histoires jusqu’au public. Je ne change pas un mot. Parfois, ils me demandent comment bien prononcer un mot en russe, mais je leur propose d’oublier la gêne et de parler comme ça vient. Les acteurs sortent simplement sur scène, s’assoient sur une chaise et racontent les histoires de leur vie, chantent ou jouent de la musique...

Quelles sont ces histoires ?

V.L. : Elles sont toutes différentes. Par exemple, le garçon ouzbek Chakhrier raconte qu’il a du mal avec ses camarades de classe, ou que la connaissance de la littérature russe lui a permis de remporter une victoire morale sur les méchantes employées d’accueil dans un hôpital.  Ses problèmes ne sont pas tant nationaux que liés à son âge : il est nouveau dans sa classe, il n’est pas sûr de son russe, certaines réalités lui échappent. Evidemment, les enfants sont cruels avec lui. Sur scène il raconte qu’il faut se ressaisir et dépasser ces problèmes. L’hôpital voulait l’envoyer se balader, mais au final il a obtenu ce qu’il voulait. Je pense que c’est une histoire vivifiante.

Quelles sont les difficultés rencontrées par les adultes ?

V.L. : Un adulte peut faire une danse sur les problèmes de la quarantaine : quand il a 45 ans, ce n’est pas la grande joie et il peut le raconter en dansant. Il peut raconter à quel point il est dur d’avoir trois femmes, ou comment, dans une prison ouzbek, il a appris à discerner l’animal caché dans chacun d’entre nous. Il peut raconter en vers comment, dans son enfance, il a appris le voyage de Valentina Terechkova dans l’espace et a décidé que Terechkova était sa voisine russe Tante Valia (diminutif de Valentina), qu’il voulait lui demander de lui montrer la fusée, mais n’a pas réussi, car il ne parlait pas le russe. Un autre raconte son premier voyage en Russie. Il raconte et chante une analyse comparative de nos différents chantiers de construction. Des choses bien simples.

Est-ce que la troupe et les acteurs changent souvent ?

V.L. : La première a eu lieu en septembre 2012, la formation initiale consistait de Pokhiz Kourbonasenov, Adjam Tchakoboiev et Abdulmamad Bekmamadov. Nous nous produisons une fois par mois environ. Actuellement, nous n’avons pas de troupe permanente. Aussi, le programme de chaque spectacle change. C’est dommage qu’Aman avec sa merveilleuse danse karakalpake sur la crise de la quarantaine est parti. Il y avait Anvar avec une superbe confession d’un polygame – il a trois femmes – mais il est disparu. Généralement, le spectacle compte entre trois et cinq intervenants, chacun raconte des histoires différentes à chaque fois. Vous ne tomberez donc jamais deux fois sur un spectacle identique. Il y a peu d’espoir que nous arriverons à fixer un programme permanent. Quelqu’un est forcément occupé, un autre est parti, d’autres disparaissent tout simplement : deux acteurs sont disparus, l’un d’entre eux dans des conditions vraiment mystérieuses.

Adjam et Abdul sont actuellement sans travail. A la cérémonie de remise des prix du Masque d’or, Abdul a proposé aux membres de jury et au public ses services s’ils ont besoin de réparations pas cher. J’espère vivement que nos petites et moyennes entreprises seront intéressées par cette possibilité unique d’embaucher des gagnants du prix national de théâtre, le Masque d’or. Cela peut être des éboueurs, des plombiers, des carreleurs, des ouvriers multitâches capables de tout faire. Personne n’en a.

Est-ce que le théâtre leur offre une motivation matérielle ?

V.L. : Le théâtre ne leur verse pas de salaire. Les acteurs se partagent les recettes, mais ce sont des sommes qui sont loin d’être astronomiques. Pour la cérémonie du Masque d’or au théâtre Bolchoï, Alexandre Petlioura leur a prêté des costumes. Quand ils ont besoin de quelque chose, on demande alentour, on cherche...

Les migrants sont-ils nombreux parmi le public ?

V.L.: Il n’y en a pas du tout. C’est drôle : ils sont sur scène depuis deux ans, mais personne n’a invité ses amis ou sa famille. Tout cela est séparé de leur vie principale. « Tu as appelé ta femme pour lui dire que t’as eu le Masque d’or ? » « Pourquoi faire ? » Le mari de Pokiza ne la laisse pas partir au spectacle tant qu’elle n’a pas préparé un plov ou du thé. Ce sont deux réalités parallèles.

Il leur faudrait peut-être d’autres histoires de scène ?

V.L. : Akyn Opea est un spectacle sur les migrants, avec des migrants, mais il ne vise pas les migrants. Notre groupe ouvrira prochainement le projet Théâtre pour les migrants. La troupe de Teatr.DOC se produira dans les lieux où se rassemblent les migrants avec des présentations courtes. Nous identifierons les points et thèmes sensibles qui sont importants et intéressants pour eux.

Texte original en russe publié sur le site de Lenta.ru


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