Le cinéma, « guerre d’idéologies »

Une scène du film L’Amour en URSS. Source : kinopoisk.ru

Une scène du film L’Amour en URSS. Source : kinopoisk.ru

Le film L’Amour en URSS sortira à Paris le 8 janvier 2014 au cinéma l’Espace Saint-Michel. Son réalisateur, Karen Chakhnazarov, est également directeur des studios Mosfilm. À quelques semaines de la première, La Russie d’Aujourd’hui l’a rencontré pour l’interroger sur les défis du cinéma russe actuel.

Dans vos derniers films, vous vous tournez vers l’histoire de l’URSS. Ce qui se passe dans la Russie contemporaine ne vous inspire pas ?

Je ne dirai pas que je reviens uniquement sur l’histoire soviétique. Seuls deux de mes quinze derniers films y sont consacrés, Le Tigre blanc sur la Deuxième Guerre mondiale, et L’Empire disparu, sur la dernière période de l’Union soviétique. De manière générale, je ne dissocie pas l’URSS de la Russie, et je pense que c’est une pratique vicieuse que l’on essaie de nous imposer. L’empire russe, l’URSS et la Russie d’aujourd’hui sont un seul et même pays, avec une histoire unique.

Dans le film L’Amour en URSS, qui est une version remixée de L’Empire disparu, tourné en 2007, l’action se déroule dans les années 1970, du temps de ma jeunesse. C’est ce qui m’a préoccupé : ces années-là, nous vivions dans l’insouciance, sans pouvoir nous imaginer que quelque chose de crucial pouvait arriver à notre pays. Il n’y avait alors pas le moindre signe avant-courreur de ce qui allait se produire au début des années 1990.
La deuxième version de ce film, qui sort sur les écrans en France, est plus lyrique, plus courte, moins politisée. Elle est moins liée aux réalités historiques et politiques de la Russie. C’était un choix délibéré, car je suis arrivé à la conclusion que l’URSS n’avait en fait pas disparu, que la Russie actuelle est une héritière naturelle de l’URSS qui a perdu une partie de ses marges. Peut-être que cette nouvelle version est aussi moins moralisante. Je la préfère, entre nous soit dit.

Les films russes parviennent rarement sur les écrans français. Pourquoi votre film a-t-il attiré l’attention des diffuseurs ?

Karen 
Chakhnazarov
Fonction : Directeur des studios Mosfilm
Âge : 61
Karen Chakhnazarov est réalisateur, producteur et scénariste. Il dirige les studios Mosfilm depuis 1998. Ses deux derniers films (La Salle n° 6 et Le Tigre blanc) sont sortis sur les écrans français.

Plusieurs de mes films sont sortis en France, y compris à l’époque soviétique. La compagnie « Baba Yaga Films » a déjà diffusé en 2010 ma Salle n°6, qui est resté un mois en salle à Paris, ce qui n’est pas mal. C’est sûrement ce qui a servi d’argument pour continuer notre collaboration. Et puis il y a la thématique. Les Français sont très curieux : ils s’intéressent à l’URSS. Pendant le Festival du film russe de Honfleur, mon film a également été projeté à Deauville et il paraît que la salle de 400 places était pleine à craquer. Pour un réalisateur, l’essentiel est la réaction des spectateurs. Une sortie sur les écrans est une nouvelle dose d’adrénaline, toujours agréable.

De manière générale, l’absence de films russes dans les cinémas français s’explique par le fait que la Russie ne possède aucune stratégie pour promouvoir son cinéma à l’étranger. À l’époque soviétique, il existait une structure qui diffusait les films à l’étranger, avec une chaîne de salles spécifique, y compris à Paris. La vente de films russes était rigoureusement indexée à l’achat de films français. C’était une politique étatique pour la promotion du cinéma, très efficace par rapport à la situation actuelle. Il y a tant de films dans le monde aujourd’hui que leur diffusion ne peut se faire toute seule. Les Américains ont des leviers puissants dont ils savent se servir. Le marché libre est une illusion. Le cinéma est étroitement lié à la conjoncture politique, aux relations entre les pays.

Si vos films sont présents en France, est-ce le résultat de vos efforts personnels ?

Mosfilm possède son département international ;nous avons notre proprepolitique, dans laquelle nous investissons de l’énergie et de l’argent. Nous garantissons toujours la qualité à l’exportateur, nous sous-titrons nous-mêmes les bandes. Mosfilm a une bonne réputation, et c’est le seul studio russe à ne pas recevoir de subventionsde l’État. Nous vivons parnos propres moyens. Nos ventesnous permettent de dégager des bénéfices. Il ne s’agit évidemment pas de centaines de millions comme les studios américains, mais ce n’est pas négligeable.

Comment évaluez-vous cinéma russe actuel ?

Le cinéma russe est très peu puissant, même si le niveau technique est très bon. Cette année, seulement 40 longs-métrages ont été produits en Russie, contre 70 l’année dernière. C’est risible pour un pays aussi vaste. Avec de tels chiffres, il est absurde de compter sur une niche sérieuse aussi bien à l’étranger que chez soi. La Russie devrait produire au moins 250 films par an pour prétendre sérieusement à une présence sur la scène internationale. Surtout ce qui est tourné en Russie, une quinzaine de films par an méritent une large diffusion. On ne peut rienfaire sur le marché avec une si faible quantité. Il faut avant tout organiser correctement l’industrie cinématographique ; ce n’est même pas une question d’argent.

Le cinéma russe jouit d’une réputation particulière en France, où il est considéré comme long et lent, difficile à regarder…

Malheureusement, pour les grands festivals, on sélectionne des films reflétantune certaine idéologie, une présentation particulière de la Russie. Je travaille dans le cinéma depuis longtemps, je suis passé par toutes les illusions, et je suis convaincu qu’aujourd’hui de l’existence d’un seul objectif : consolider les clichés sur la Russie qui prévalent dans la conscience occidentale. Il faut reconnaître que dans cette ambition, l’Occident est très bien organisé et solidaire. Il faut être naïf pourne pas le voir.

Nous avons des films qui correspondent aux « standards » occidentaux ; par exemple, Légende numéro 17, un film bien fait. Mais je doute qu’il soit diffusé en France, parce qu’il est positif, il présente la Russie sous son meilleur jour. Le cinéma, c’est une guerre d’idéologies. Ici on le comprend parfaitement ; chez nous, non.

Propos recueillis par Maria Tchobanov

 

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