Cinq raisons pour lesquelles les autres pays ne s’intéressent pas aux films russes

La Russie ne fait généralement rien pour soutenir ses films, pourtant, la production cinématographique y est forte. Crédit : Mikhaïl Mokrouchine / RIA Novosti

La Russie ne fait généralement rien pour soutenir ses films, pourtant, la production cinématographique y est forte. Crédit : Mikhaïl Mokrouchine / RIA Novosti

Durant le festival du film russe à Honfleur, une table ronde a été organisée afin de discuter des raisons du manque de popularité des films russes en France.

UniFRANCE : un exemple d’initiative

En Europe, le cinéma russe doit faire face à une concurrence féroce. Les écrans français accueillent, par exemple, près de 20 sorties par semaine. La durée de vie des films en salle est donc courte et le bouche-à-oreille n’a pas le temps de fonctionner. Dans ces conditions, il est important d’attirer l’attention des spectateurs dès la première avec une « campagne de communication » bien pensée.

Selon Joël Chapron, vice-président d’UniFrance, seuls 20 films russes ont été distribués en France ces dix dernières années, dont L’Arche russe, Alexandra, Le Retour, Le Bannissement, 12, La Fille du capitaine, Le Vilain Canard, Koktebel et Ils mourront tous sauf moi. Or, à l’étranger, c’est la France qui montre le plus de films russes sur ses écrans ! La Russie n’intéresse-t-elle pas le monde ? Bien au contraire. D’après les conclusions de la table ronde, le problème est à chercher dans l’inertie de la Russie. Chapron prend UniFrance comme exemple : cette organisation a été créée par l’État pour promouvoir le cinéma français dans le monde. Elle envoie des réalisateurs et stars français aux premières à l’étranger et médiatise les films. Résultat : le cinéma français occupe la deuxième place en Russie, derrière les Américains.

Désintérêt

Lorsque des films italiens, allemands ou argentins sortent sur les écrans français, les ambassades et ministères de ces pays apportent une aide financière et organisationnelle à leur promotion.

La position de la Russie est unique : elle ne fait généralement rien pour soutenir ses films. Pourtant, la production cinématographique y est forte, les ressources artistiques énormes, et si les nouveautés étaient régulièrement montrées aux distributeurs étrangers, beaucoup plus de films seraient présentés sur les écrans du monde entier.

Cette situation est d’autant plus triste qu’une grande partie du public français a toujours été intéressée par le cinéma russe. Requiem pour un massacre, premier film russe vendu en DVD dans l’Hexagone, s’est notamment écoulé à 15 mille copies. « Nous aurions pu mettre en avant davantage de films sans toutes ces barrières liées aux droits d’auteur », affirme un représentant de la société qui a distribué le film de Klimov, ainsi que les films de Nikita Mikhalkov et Andreï Tarkovski.

Absence aux festivals

Une fois que le film réussit à être distribué, il faut ensuite intéresser les chaines de télévision. Certaines œuvres russes sont diffusées sur des chaines tournées vers la culture comme Arte. Mais ce cinéma « compliqué » ne provoque pas réellement l’enthousiasme. Les stations de télévision françaises doivent en outre respecter des quotas : 40% du temps d’antenne doit être destiné à la production nationale. Et les chaînes privées préfèrent évidemment garder les 60% restants pour les films à succès. Et quand on leur demande quels films russes ont été diffusés sur les chaînes publiques ces dernières années, les participants à la table ronde ne peuvent se souvenir que du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein.

On ne peut compter sur l’intérêt des chaînes et des acheteurs de DVD que si le film a déjà reçu la reconnaissance du public lors des grands festivals. C’est ainsi que les œuvres Dans la brume de Sergueï Loznitsa et Tulpan de Sergueï Dvortsevoï, qui ont remporté des récompenses à Cannes, ont été vendues à la télévision.

Déficit d’actualité

L’histoire du cinéma russe a connu des « périodes dorées », avec des réalisateurs extraordinaires comme Kalatozov, Tchoukhraï ou Mikhalkov. Comme des locomotives, ils ont tiré derrière eux tout le 7ème art du pays. Mais tous s’adressaient à un public de masse. Les protagonistes d’aujourd’hui (Zviaguintsev, Sokourov) réalisent des films ne comptant pas sur les foules. Selon les observateurs, le cinéma russe devient de plus en plus sombre et aborde souvent des thèmes inintéressants ou incompris par le grand public.

Même si le cinéma allemand souffre des même reproches car il aborde souvent des sujets liés à l’histoire tragique de l’Allemagne, il touche directement les spectateurs tant au Pays qu’à l’étranger. La Russie n’a pas traversé moins de périodes difficiles et dramatiques dans son passé récent, mais elles ne sont presque jamais abordées dans le cinéma. Prenons le film à succès Le Concert. Il a été tourné avec du matériel et des acteurs russes. Pourquoi n’a-t-il pas été filmé par un cinéaste en Russie, mais par un réalisateur français en France ?!

Les intervenants français ont également souligné que le 7ème art soviétique était actif politiquement. Et si un metteur en scène voulait donner son avis sur les problèmes actuels, il pourrait le faire, et ce malgré la censure de l’État car les moyens artistiques sont forts et accessibles à tous.

Image : morosité et effroi

Les participants français sont unanimes : les œuvres russes sont difficiles à appréhender. Le Major, histoire magnifique, ne pourra attirer que peu de spectateurs à cause de son côté dépressif.

« Je suis en contact permanent avec le public », explique le président du Festival de Honfleur François Schnerb. « Je sais que l’un des principaux problèmes du cinéma russe en France est son image. On pense souvent que les films russes sont obligatoirement longs, ennuyeux et sombres. Il faudra apporter des changements pour améliorer l’image de ces productions et les promouvoir. Les jeunes connaissent très bien les stars américaines, mais pas les russes car elles sont rarement invitées en France, or il s’agit d’un aspect primordial. En effet, quand les gens voient un comédien à l’écran et ensuite sur scène, ils se souviennent de lui et ont envie de suivre sa carrière. C’est pourquoi il faut envoyer les acteurs aux premières ».

La Soif et La Honte

En écoutant les interventions à la « table ronde » du Festival de Honfleur, je me suis dit à plusieurs reprises que les raisons empêchant le cinéma russe de renaître dans le monde étaient les mêmes en Russie. Dans ce sens, notre public se différencie peu de l’européen : il aime le cinéma d’actualité capable de transcender le sujet et les idées de l’auteur, mais déteste qu’on lui prenne la tête et qu’on le plonge dans la désolation. Notons que les décisions du jury du festival, composé de professionnels du cinéma français, rejoignaient les impressions du public : les films primés gardaient une lueur d’espoir même dans les situations les plus sombres. Cet aspect a été souligné par le réalisateur Radu Mihaileanu, président du jury, qui a décerné des prix aux films russes « Le Géographe a bu son globe », « La Soif » et « La Honte ».

Article original publié sur le site de Rossiyskaya Gazeta

 

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