La fin de l’homme rouge

Svetlana Alexievitch Crédit : RIA Novosti

Svetlana Alexievitch Crédit : RIA Novosti

Svetlana Alexievitch a fait partie des écrivains pressentis pour le prix Nobel de littérature 2013. Son dernier livre, Le temps du désenchantement, qui vient de paraître en Russie, en Allemagne et en Suède, porte sur l’histoire contemporaine de la Russie et de l’espace post-soviétique. L’écrivain a accepté de se confier à La Russie d’Aujourd’hui sur les difficultés à surmonter le lourd héritage soviétique et les défis auxquels est confrontée la Russie actuelle.

Dans votre livre, vous explorez la vie du socialisme dans l’âme des gens...

J’explore le socialisme « domestique » parce que l’ensemble du socialisme visible, officiel, a disparu en même temps que tous ses rituels et uniformes de rigueur. Mais au fond de nous, tout est resté intact. Il y a 20-25 ans, nous pensions naïvement que quitter le monde qui entoure cette terrible expérience, quasi inhumaine, serait un jeu d’enfant. Mais non. « L’homme rouge » vit dans chacun de nous.

Cet « homme rouge », à en croire votre récit, est une créature complexe.

Bio

Svetlana Alexievitch est née en Ukraine, puis s’est installée en Biélorussie. Elle a étudié le journalisme à l’Université d’Etat de Biélorussie. Auteur des romans La guerre n’a pas un visage de femme, Ensorcelés par la mort, Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse, Derniers témoins, Le temps du désenchantement. Lauréate de prix de littérature soviétique, russe et internationaux, elle a reçu en 2013 le Prix de la paix des librairies allemandes.

Je ne lui excuse rien. Je pense juste que nous avons été parfois un peu trop durs avec notre passé. Nous avons tout détruit, sans réfléchir sérieusement à l’avenir, sans plans pour le futur. Je ne me fais pas l’avocate de l’époque soviétique, mais je pense que nous avons eu tort de ne pas analyser la valeur de ce au nom de quoi notre sang a coulé. Personnellement, je me sens plus proche d’un système social-démocrate. J’ai vécu quelques années en Suède et j’y ai constaté un accès à de nombreux avantages sociaux, un contrôle de l’Etat et une égalité des personnes. Ce type de développement n’aurait-il pas été préférable pour notre pays à celui auquel nous assistons aujourd’hui ?

Comment cet « homme rouge » a-t-il pu donner naissance à ces grands seigneurs imbus d’eux-mêmes que l’on voit aujourd’hui ?

Je pense que la race humaine souffre d’une déficience culturelle. Tous nos efforts se concentrent autour de la façon de prendre le pouvoir, d'obtenir telle ou telle chose, mais nous ne nous posons jamais de questions sur l’avancée de notre propre vie, l’ouverture de notre âme. Les grandes valeurs telles que « mourir pour la patrie, la protéger de nos ennemis » ne concernent jamais la vie quotidienne. A quoi dépensons-nous notre énergie de citoyen aujourd’hui ? A défendre le sentiment des croyants ? Mais personne n’attaque nos églises. A débattre sur les gays ? Mais personne n’interdit à une personne adulte de décider de la façon il doit vivre et avec qui. Peut-être que cette énergie devrait-elle être employée à mieux connaître son voisin, à apprendre à profiter des joies de la vie ?

D’où vous est venue cette idée, fil conducteur de votre livre, selon laquelle nous vivons actuellement une époque de « désenchantement » ?

Cela fait 35 ans que j’écris cette grande saga de 5 tomes, L’homme rouge. La voix de l’utopie. Le temps du désenchantement est le dernier tome. Une métaphore de notre incapacité à nous adapter à ce qui est nouveau.

Nous nous sommes révélés inaptes à cette nouvelle vie, nous n’y avons trouvé ni la force, ni l’idée, ni l’envie, ni l’expérience. Sous la Perestroïka, nous avons eu la vague impression suivante : parlons-parlons et la liberté viendra. Mais la liberté est un travail infernal. Nous avons toujours l’impression qu’en faisant couler le sang pour de nobles idéaux, une certaine vérité apparaitra et, avec elle, une vie nouvelle. La littérature russe est truffée de ces attentes. Quant à une « vie nouvelle », c’est un travail de longue haleine, éreintant et ennuyeux. Pas la peine de faire l’Afghanistan ou de grimper sur un toit pour éteindre un réacteur en feu... Il faut simplement apprendre à parler avec son enfant. Se focaliser sur le microcosme de la vie humaine, loin de tout intérêt étatique ou individuel. Ainsi, nous nous sommes rendus compte que nous n’avions pas d’idée. Alors nous nous sommes rattachés au passé. L’époque du désenchantement, c’est l’époque de l’ancien monde, des vieux préjugés. En Europe, il existe des milliers de petits groupes, des sociétés qui communiquent sans cesse sur la manière d'améliorer les choses dans la ville, à la maison : comment se comporter avec ses enfants, comment aider ceux qui meurent de faim en Afrique. Ainsi, en travaillant un peu sur soi-même, chacun arrive à se construire une conscience. Mais ici, nous n’avons pas cela. Toute cette accumulation se transforme, allez savoir pourquoi, en haine. Je reconnais qu’il y a des raisons valables à cela. Bien sûr, durant la Perestroïka, personne n’est descendu dans la rue pour dire : « Tout le pétrole à Abramovitch ! ». Les attentes étaient toutes autres. Mais, peut-être, pour répondre à d’autres attentes, aurait-il fallu, comme le dit l’une de mes protagonistes, « passer nuits et jours dans la rue, et mener l’affaire jusqu’au bout ». Nous n’avons été capables que de belles paroles. Se féliciter les uns les autres et se quitter en tout bien tout honneur. Et encore maintenant, nous ne reproduisons que ce que nous savons faire depuis toujours : déterminer dans quel camp on est, « ennemi ou ami ? ». Et la moitié du pays agit ainsi.

Si notre héritage, difficile à porter, nous ramène à des schémas familiers de la vision du monde et du comportement à adopter, comment un autre moi est-il possible ?

La Russie est un pays immense, impossible à contrôler dans sa totalité. Elle ne peut revivre la même expérience de la liberté. De nouveaux types de citoyens apparaissent. Ils possèdent un certain courage civique. Mais pour que la nouvelle génération puisse elle-même se lancer sur le chemin parsemé d’embûches de la liberté, il faut que l’élite, les intellectuels, s’adressent à elle. Aujourd’hui, les voix des écrivains comme Oulitskaïa et Akounine s’élèvent. Mais en Russie, il y existe aussi d’autres figures culturelles importantes comme Olga Sedakova. Je suis persuadée qu’ils sont plus nombreux que nous le pensons. Et ils se taisent. Or pour que les choses changent, il faudrait qu’ils parlent. Navalny ne changera pas notre « moi intérieur ». C’est l’élite culturelle qui doit prendre position sur les possibilités de changement. Elle doit se battre pour récupérer cet espace qu’elle a perdu. A ce moment-là seulement, nous vivrons une renaissance, et pas seulement des mots, mais des représentations possibles et de notre éthique.

J’ai l’impression qu’à l’heure actuelle, les gens sont prêts à dialoguer. L’espoir, trop facile, trop factice, d’une « vie nouvelle », comme s’il s’agissait d’un conte de fée, est derrière nous. Tous ont compris que la liberté ne s’obtient pas aussi facilement. Il faut d’abord passer par une renaissance.

Le plus important, pour la plupart des héros de mon livre lorsque leurs amis sont incarcérés pour samizdat (édition clandestine d’écrits dissidents sous l’URSS, ndlr) est d’ouvrir les portes de la liberté. Mais lorsque ces portes s’ouvrent, les gens se ruent dans le mauvais sens : tous veulent s’habiller richement, se chausser confortablement, se faire dorer la pilule à Antalia. Toutes ces lubies ont fait de nous des monstres ! Et nous, un peu pris de court, nous ne sommes pas prêts pour ce changement. Se battre contre un énorme monstre et gagner est une chose. Découvrir un nouveau tronc, et ses centaines de ramifications, en est une autre. Dans un certain sens, c’est pire. D’autant que culturellement, nous n’avons ni l’expérience ni les compétences pour les combattre.

Vingt années se sont écoulées depuis. Le mutisme de l’intelligentsia, le mutisme de l’élite doivent cesser. Il est temps de parler.

 

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