Le cinéma russe face à une société en quête d’identité

Radu Mihaileanu : "Nous serons toujours à la recherche de nous-mêmes, surtout en période de crise". Crédit : Maria Tchobanov

Radu Mihaileanu : "Nous serons toujours à la recherche de nous-mêmes, surtout en période de crise". Crédit : Maria Tchobanov

Entretien avec le réalisateur français d’origine roumaine Radu Mihaileanu qui préside cette année le Jury du Festival de Honfleur.

Qu’est-ce qui a motivé votre décision de présider cette année le jury du Festival ?

J’ai un lien très étroit avec la culture russe. Mes parents sont nés en Moldavie, mes arrière-arrière grands-parents viennent d’Odessa. J’ai grandi sous l’influence énorme de la culture russe, ce qui a laissé des traces dans mon éducation, comme de tout Roumain à l’époque, quand la Roumanie faisait partie de ce qu’on appelait le bloc de l’Est. Andreï Tarkovski est pour moi un génie absolu, je le place parmi mes cinq cinéastes préférés de l’histoire du cinéma, au même rang qu’Ingmar Bergman et Charlie Chaplin. Son film Andreï Roublev fut un choc pour moi, comme L’Enfance d’Ivan et surtout Stalker. Je n’oublierai jamais une scène qui m’a beaucoup marqué dans Stalker.

C’est la troisième fois qu’on me propose de présider le jury du festival de Honfleur, mais les années précédentes ce n’était pas possible à cause de mon planning des tournages et la promotion de mes films. Heureusement pour moi, cette année je suis disponible pendant la période du festival et j’ai hâte de voir les nouveaux films russes, de me réimprégner de la culture russe pendant quelques jours, de voir ces merveilleux acteurs.

Le thème de la recherche de l’identité revient souvent dans vos films. Depuis la chute du régime communiste, la société russe partage cette interrogation. N’est-elle pas excessive parfois ?

Le monde vit aujourd’hui une vague migratoire très forte. Nous nous trouvons aux confluences de plusieures cultures, grâce aussi à la télévision par satellite et aux nouvelles technologies. Nous conjuguons sans cesse l’universel avec le spécifique. Il est donc logique de se poser la question : sommes-nous encore les Russes d’il y a 50 ans, quand nous n’avions pas de contacts avec le monde extérieur, ou bien notre identité est-elle en train d’évoluer ? Nous serons toujours à la recherche de nous-mêmes, surtout en période de crise. Certains répondent à cette question par les vieux réflexes – ils ne veulent pas que les étrangers viennent déranger leur façon d’être –, d’autres sont plus ouverts et se laissent influencer, tout en gardant leur profonde identité et leur singularité. Cela m’attristerait que les Russes cessent de développer leur culture, mais comme toute autre culture, il est aussi normal qu’elle soit en perpétuelle évolution.

Le public en Europe et aux États-Unis a beaucoup aimé les personnages de mon film Le Concert où je montre ces gens qui ont souffert sous Brejnev et qui maintenant prenaient leur revanche, se remettaient debout. Mon bonheur, c’était qu’à la fin du film dans toutes les salles, les gens se levaient et manifestaient leur adoration de cet orchestre, ils avaient adopté mes personnages, qui étaient touchants et humains. Pour moi, le pari était gagné : l’âme slave montrait toute sa beauté et sa maestria pour atteindre ce que j’appelle l’ultime harmonie.

Pendant votre tournage en Russie, avez-vous observé la fameuse « âme russe » ? Racontez-nous vos rapports avec vos collègues russes.

Il y a une infinité de façons d’être russe. Mais si l’on généralise sur « l’âme slave », les Russes comme les Roumains sont plutôt des passionnés, parfois excessifs, des extrémistes par rapport aux Français, qui sont cartésiens pour la plupart. Si nous aimons la musique, nous faisons de la musique. Ça déborde parfois, mais c’est ce que j’ai adoré en travaillant avec les Russes. C’était vraiment merveilleux de travailler avec ces immenses acteurs, ces monstres que sont Aleksei Guskov, Dmitri Nazarov, Valeriy Barinov, Anna Kamenkova. Après, pour les maîtriser, ce n’est pas la même chose qu’un acteur français, qui est un peu plus discipliné. Mais quand on va dans un autre pays, on doit s’adapter et comprendre la façon de faire des autres.

À votre avis, pourquoi le cinéma russe n’arrive-t-il pas à trouver son chemin vers le public et les écrans étrangers ?

Il faut un certain temps pour digérer tout ce qui se passe en Russie depuis 20 ans. Parmi les cinéastes contemporains, j’ai une grande estime pour le travail de Pavel Lounguine, qui est un ami. Taxi Blues m’avait bouleversé. La noce est un moment de tragi-comédie très fort, très proche de mon type de cinéma et L’Ile est d’une rare puissance, très tarkovskien. J’ai beaucoup aimé Le Retour aussi, de même qu’ Elena, films forts d’un véritable auteur : Andreï Zviaguintsev. Une fois que les cinéastes russes sauront prendre le recul nécessaire, avec le talent qu’ils ont, ils pourront enfin s’exprimer de façon plus convaincante. Peut-être leurs films ne sont-ils pas suffisamment forts, non pas au plan technique, parce que ce n’est pas ça qui compte, mais du point de vue de la narration, du style, de la force de l’histoire. Cela étant, peut-être vous dirai-je à la fin du festival : voilà, il y a déjà, aujourd’hui, de grands films russes !

 

Le Festival du cinéma russe à Honfleur

 

Du 26 novembre au 1er décembre 2013, le port normand de Honfleur vivra au rythme du Festival du cinéma russe. Cette 21ème édition proposera au public les dernières productions, un programme documentaire, des rétrospectives, ainsi que des rencontres avec les cinéastes. Le festival rendra hommage à deux réalisateurs récemment disparus en projetant leurs derniers films : Je veux aussi, d’Aleksei Balabanov et, de Gennadi Sidorov, Roman avec cocaïne, adaptation moderne du célèbre livre du même nom. Dans le cadre des années croisées France-Russie, le festival montrera une rétrospective des studios Mosfilm.

 

 

Propos recueillis par Maria Tchobanov

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