Une exposition parisienne nous plonge dans la Russie pré-révolutionnaire

Source : service de presse

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Découvrir un monde disparu il y a près de cent ans dans des photographies en couleurs provoque une émotion particulière : soudain, cette Russie du début du XXe siècle nous paraît bien plus proche que la vision en noir et blanc de l'enfance de nos parents. L'ensorceleur qui fait remonter le temps, c'est Sergueï Procoudine-Gorsky. Génial touche-à-tout, entrepreneur, industriel, inventeur, photographe, vulgarisateur, peintre et violoniste à ses heures, il a bouleversé la société russe au début du XXe siècle avec ses « vues optiques en couleurs ». Après leur récente redécouverte et restauration par la Bibliothèque du Congrès de Washington, ces clichés fascinent toujours. Pour la première fois à Paris, l'exposition « Voyage dans l'ancienne Russie » au Musée Zadkine propose une sélection de 100 clichés, à découvrir jusqu'au 13 avril 2014.

Sergueï Procoudine-Gorsky. Auto-portrait sur les bords de la rivière Korolistskali, 1912. Source : Wikipedia

Lorsque Nicolas II lui demande de photographier son empire à l'orée de son industrialisation, Procoudine-Gorsky sait-il que ces derniers instants de la Russie agricole qu'il capture sont aussi ceux d'un pays tout entier ? Le pressent-il, parcourant la Volga, l’Oural et la Sibérie, puis le Caucase, l'Asie Centrale et l'Afghanistan ? Que pensent les paysans de ce drôle de monsieur au chapeau de feutre et aux lunettes rondes qui leur demande de poser devant un appareil sans bouger, le temps de trois clics ? Ce berger posant devant un enclos, ces travailleurs des mines sur le lac Baïkal, ces vendeurs de kebab ou encore ces écoliers juifs à Samarkand, s'imaginent-ils que leurs portraits de verre leur survivront ? 

Une longue plaque de verre est insérée dans un appareil qui capture la même scène en une séquence rapide de trois photos, utilisant les filtres rouge, vert et bleu. Un projecteur spécial permet ensuite de superposer les trois images pour obtenir les couleurs d'origine. Le procédé existe depuis 1855, mais c'est grâce à une invention chimique que Procoudine-Gorsky le propulse dans le XXe siècle. Il obtient, pour la première fois, un rendu naturel des couleurs grâce à une nouvelle émulsion photosensibilisante qui permet de capter tous les rayonnements émis par les couleurs du spectre. Pour cette invention, il obtient en 1906 la médaille d'or à l'Exposition Universelle d'Anvers.

Le 30 mai 1908, Procoudine-Gorsky est invité à faire la démonstration de son travail devant les représentants du Conseil d’État et de la Douma, à laquelle assiste le Grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch, cousin du tsar. Par son entremise, un an plus tard, Procoudine-Gorsky réitère sa démonstration devant Nicolas II. Grand amateur de photographie, le tsar est subjugué par le spectacle. La mission de Procoudine-Gorsky est née : recenser les richesses des contrées russes dans une collection impressionnante de 10 000 photographies. Le ministère des Transports met à sa disposition un wagon spécialement construit. Entre juillet 1909 et sa dernière mission à l'été 1916 lors de laquelle il photographie des installations militaires classées secret dans la région de Mourmansk, Procoudine-Gorsky réalise environ 3500 vues.

Passionnante et mystérieuse demeure l'épopée de ces plaques de verre qui ont traversé le siècle. Longtemps on a cru que Procoudine-Gorsky, fuyant en Norvège la Russie mise à feu par la guerre civile, a emporté avec lui près de 2200 plaques dans 22 malles. Cette histoire à la logistique extravagante fera sans doute un jour le bonheur d'un cinéaste. Une autre version semble plus plausible, et, à certains égards, non moins spectaculaire. Investi dans le nouveau gouvernement communiste, Procoudine-Gorsky effectue, à sa demande, une mission en Norvège en juin 1918. Il rentre en Russie le 16 juillet. Au cours de la nuit qui suit, le tsar et sa famille, dont Procoudine-Gorsky était proche, sont fusillés. Est-ce un concours de circonstances, ou a-t-il favorisé l'organisation de son deuxième voyage d'affaires en Norvège, un mois plus tard ? Quoi qu'il en soit, Procoudine-Gorsky ne revient pas en Russie. 

Après plusieurs années en Norvège et en Angleterre, laissant derrière lui l'échec d'un projet de cinéma en couleurs et d'un appareil à diapositives couleurs grand public, un nouveau mariage, et un projet d'immigration aux Etats-Unis avorté, il retrouve les membres de sa famille à Paris. Cherchant à nourrir sa famille, il fonde l'atelier Gorsky frères, photographies en couleurs sur papier et sur verre, publicité - éditions, sis 143, rue d'Alésia à Paris, qu'il tiendra jusqu'à la fin de sa vie.

Ce n'est qu'à l'automne 1931, « à l'aune de circonstances favorables » qui demeurent énigmatiques à ce jour, qu'il récupère une partie de sa collection. Mais le projecteur a été détruit. Procoudine-Gorsky est alors réduit à montrer ses images en noir et blanc aux jeunes de la communauté russe qui ne connaissent pas le pays de leurs parents. Après sa mort en 1944, les plaques restent dans la cave de son fils jusqu'à ce qu'une princesse russe vivant en exil aux Etats Unis comme traductrice et participant à l'élaboration d'un ouvrage sur l'art russe, se rappelle de l'existence de ces photos qu'elle avait vues dans sa jeunesse. La Fondation Rockefeller rachète alors aux fils de Procoudine-Gorsky près de 1900 plaques pour la Bibliothèque du Congrès de Washington. Mais la Bibliothèque ne possède pas l'appareil permettant de projeter l'image en couleurs, et la guerre froide n'en favorise sans doute pas l'acquisition. Les plaques dormiront encore près de 50 ans… Selon une légende, un stagiaire féru de Photoshop se serait intéressé à ces plaques et aurait persuadé les responsables de la bibliothèque de leur redonner vie. Vrai ou faux, ce n'est qu'en 2000 que les images ont enfin été scannées et que la combinaison des couleurs d'origine a été retrouvée grâce à la digichromatographie.

L'oeuvre de Procoudine-Gorsky est si grande et le personnage si mystérieux qu'aucune exposition ne saurait prétendre à l'exhaustivité, et la sélection présentée au Musée Zadkine, bien que représentative, est parfois surprenante car appelée à faire honneur autant à Zadkine qu'au photographe. Tache ardue, car les deux hommes ne se sont jamais rencontrés et ne partagent pas grand chose hormis le fait d’avoir foulé le sol d’une même région, à quelques années d’écart. C'est finalement sur un autre terrain que leur rencontre aura lieu: la superbe scénographie de Véronique Koehler intègre les clichés en verre rétroéclairé disposés dans des cubes minimalistes au milieu des sculptures de Zadkine, créant ainsi des installations d’une grande délicatesse. Géographique plutôt que chronologique, le voyage devient avant tout visuel, et l'envie d'en savoir plus sur l'auteur des clichés, de se sentir ballotté dans le train à ses côtés, de humer la fumée d'un feu de camp ou de frissonner devant un coucher de soleil près de Vyborg, photographié par -24°C, donne une sacrée soif de voyage. 

S'il existe, hormis le catalogue de l'exposition, un excellent album Nostalgia (aux éditions Gestalten) qui présente une sélection plus étendue, toutes les images de Procoudine-Gorsky peuvent être également consultées en accès libre sur le site de la bibliothèque du Congrès. Lorsque vous planifierez un voyage dans l'une des régions recensées par Procoudine-Gorsky, jetez-y un regard. Peut-être, une fois sur place, reconnaîtrez-vous encore des endroits... mais combien ont disparu à jamais ?

 

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