« Léon Tolstoï n'était pas puissant mais il était dangereux »

Le philosophe français d'origine bulgare Tzvetan Todorov. Crédit : AFP/East News

Le philosophe français d'origine bulgare Tzvetan Todorov. Crédit : AFP/East News

Le philosophe français d'origine bulgare Tzvetan Todorov s'est rendu au Salon du livre de Moscou et a donné une conférence sur le développement de la démocratie occidentale et le rôle des intellectuels dans le monde d'aujourd'hui.

Izvestia : Est-ce votre première fois à Moscou ?

Tzvetan Todorov : Deuxième. La première fois, je suis venu en URSS de Bulgarie en 1959 (Tzvetan Todorov a émigré en France en 1963, ndt). Certes, c'est incomparable : une autre ville, un autre monde. J'avais alors 20 ans, j'étais intéressé par la littérature. Je me rappelle avoir rencontré Evgueni Evtouchenko. C'était un jeune poète qui courait d'une présentation à une autre : c'était en plein dégel sous Khrouchtchev. 

Quelle place occupe la littérature russe parmi vos intérêts ?

T.T.: J'ai écrit la préface de l'édition des œuvres complètes de Marina Tsvetaïeva. J'ai également publié son livre Vivre dans le feu. Tsvetaieva n'a pas laissé d'autobiographie mais elle a écrit beaucoup de lettres et de carnets. J'ai tenté de réunir ces témoignages. Le livre est traduit en plusieurs langues. J'ai également édité les œuvres complètes de Vassili Grossman en France.

Suite à la sortie de la série radio Vie et destin sur la BBC, Grossman est devenu très populaire en Angleterre. Pensez-vous qu'il s'agit d'un effet de mode ou d'un réel intérêt pour la culture russe ?

T.T.: L'intérêt pour la culture russe existe, mais pas dans ces proportions. Cependant, la popularité de Grossman n'est pas un hasard. C'est l'un des meilleurs écrivains ayant travaillé sur le totalitarisme. Ces livres restituent l'histoire des conflits politiques du ХХe siècle, ce que peu d'écrivains ont fait. C'est intéressant de voir que sa popularité n'est pas égale partout. Le metteur-en-scène Lev Dodine est venu de Saint-Pétersbourg en tournée en France. Sa pièce Vie et destin a rencontré un franc succès. Mais c'est en Espagne que Grossman est le plus aimé ; je le sais parce que j'ai écrit la préface de ses œuvres complètes. Je pense que les Espagnols savent ce qu'est une dictature, alors qu'en France, on ne le ressent pas de manière aussi forte.

Pensez-vous que la crise de l'éducation qui frappe la Russie actuellement relève d'une tendance générale en Europe ?

T.T.: Je pense que oui. Nous vivons à l'époque du « capitalisme sauvage ». Tout ce qui ne génère pas de profit immédiat est jugé inutile. Cette vision est très court-termiste.

Votre conférence à Moscou s'intitulait : « Les voies des intellectuels dans le monde d'aujourd'hui ». Les intellectuels peuvent-ils proposer une sortie de la crise de l'éducation et de la recherche ?

T.T.: C'est plutôt le rôle des politiques. Notre vision du sens de la vie humaine a été déformée. L'idée dominante est que l'homme ne peut exister qu'en tant qu'individu, que lui seul peut apporter un sens à sa vie. En réalité, afin d'exister, l'homme a besoin de la reconnaissance extérieure. La doctrine économique libérale dominante ne le favorise pas. Je suis pour une société attentive au bien commun et non seulement aux besoins des individus.  

Au XXe siècle la Russie a tenté de mettre le bien commun au centre de tout.

T.T.: La Russie fut un cas extrême : elle a pris en compte l'intérêt commun mais a oublié qu’il ne suffisait pas. Les intérêts personnels existent également. Et même les intérêts communs n'étaient pas vraiment pris en compte puisqu'il s'agissait des intérêts de l'élite. La dynamique sociale commune a donc été compromise pour longtemps. La situation actuelle se caractérise par la recherche exclusive du profit à l'Ouest, ce qui est inacceptable. 

Quels sont les « voies des intellectuels dans le monde d'aujourd'hui » ?

T.T.: En réalité, j'ai parlé de ma propre « voie tortueuse ». L'intellectuel ne peut influencer les événements directement, mais il peut influencer les esprits de ses contemporains. Toutes les révolutions ont commencé comme ça : d'abord il y avait des personnes avec leurs propres projets, leurs rêves. Puis ces rêves se transformaient en mouvements populaires. Le rôle des intellectuels est à la fois très limité et grand car les intellectuels changent les esprits du public. Par exemple, Léon Tolstoï n'était pas puissant, mais il présentait un danger majeur pour la monarchie tsariste.  

Pour vous, la littérature française contemporaine est plutôt traditionnelle ou expérimentale ?

T.T.: Je ne suis pas un grand fan de la littérature expérimentale. Il se peut qu'elle existe en France mais je ne la connais pas. En France, il y a de bons écrivains mais aucun n'est reconnu par tout le monde.

Quels sont pour vous les écrivains qui comptent ?

T.T.: Je m'intéresse à la littérature qui, au-delà de la vie privée de deux personnes, restitue le contexte général de l'histoire. Par exemple, le livre de l'écrivaine finlandaise d'origine estonienne Sofi Oksanen, Purge, est un roman très intéressant sur l'occupation, l'amour et cette période. Un autre exemple est le roman d'Antonio Muñoz Molina, Dans la grande nuit des Temps, un livre fort et complexe sur la guerre civile.

Extraits. Entretien complet(en russe) publié sur le site d'Izvestia le 11 juin 2013.

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