Cannes, un chemin semé d’embûches

Le film "Corps et biens" de Taïssia Igoumentseva va être présenté dans le cadre d’une séance spéciale.  Source : kinopoisk.ru

Le film "Corps et biens" de Taïssia Igoumentseva va être présenté dans le cadre d’une séance spéciale. Source : kinopoisk.ru

Le 15 mai, la côte d’Azur accueillera le 66e Festival international du film de Cannes. Cette année, 19 long-métrages seront en lice pour la Palme d’or. La Russie, même si elle ne figure pas dans la compétition officielle, ne compte pas revenir les mains vides.

L’histoire de la présence russe et soviétique au festival de Cannes est aussi complexe que celle des relations politiques entre l’URSS et la France. D’où l’adage de Jean Cocteau, plusieurs fois président du festival : « Couronnez un Américain, vous êtes vendu à l’Amérique ; couronnez un Russe, vous êtes communiste ». L’URSS était conviée bien évidemment au tout premier Festival prévu en 1939, puisque la France voulait s’en faire une alliée. Mais le festival fut annulé et, à la place, c’est la Seconde guerre mondiale qui éclata.

En 1946, quand le projet fut relancé, l’URSS était de nouveau de la partie, comme pays vainqueur. « Néanmoins, devant les problèmes techniques survenus lors des projections de leurs films (mais pas seulement), les Soviétiques crient au sabotage, commençant là une longue série de protestations paranoïaques que le festival va devoir affronter pendant quatre décennies », écrit Joël Chapron, сhargé des Etudes et Marchés : Europe Centrale et Orientale à Unifrance et représentant de l’Europe de l’est au festival de Cannes, dans son article Cannes et la Russie : Je t'aime, moi non plus.

On retient tout de même de très beaux moments : Quand passent les cigognes de M. Kalatozov en 1958, La 41ème de G. Tchoukhraï en 1957, Guerre et paix de S. Bondartchouk en 1967, Solaris de A. Tarkovski en 1972, Il était une fois un merle chanteur de O. Iosseliani en 1974, Ils ont combattu pour la patrie de S. Bondartchouk en 1975, Pièce inachevée pour piano mécanique de N. Mikhalkov en 1977 et ses Cinq soirées en 1979, la projection en off en 1980 du court métrage de M. Paradjanov Le Signe du temps, Nostalghia de A. Tarkovski en 1983, Les montagnes bleues de E. Chenguelaï en 1985, Le repentir d’Abouladze et Les yeux noirs (coproduction avec l’Italie) de N. Mikhalkov en 1987... Au début des années 90 les scandales, intrigues et chantages politiques autour du cinéma russe ont cessé. Les 23 années qui suivirent, le Festival déroula le tapis rouge aux grands maîtres incontestés comme Mikhalkov, Lounguine, Sokourov, Zviaguintsev et bien d’autres. Mais aujourd’hui, on observe une nouvelle tendance : l’interêt pour les jeunes cinéastes russes.

L’année dernière, une jeune diplômée du VGIK a fait une entrée remarquée dans la cour des grands avec son court-métrage de fin d’études, En chemin, et a reçu le Premier prix de Cinefondation destiné à récompenser les films de fin d’année des grandes écoles de cinéma.

C’est surtout dans cette catégorie de films d’étudiants, sous la direction attentive du président Gilles Jacob, qu’on retrouve pour la deuxième année consécutive les travaux des jeunes réalisateurs russes. « Il reste à espérer que ce n’est pas un phénomène éphémère mais qui va se systématiser, une tendance positive concrète », souhaite Ekaterina Mtsitouridze, présidente de Roskino, organisme chargé de la promotion du cinéma russe sur le marché mondial et dans les festivals.

En 2013, c’est le court-métrage d’Evgueni Bialo, La norme de la vie , film de fin d’études, qui a été sélectionné. Le personnage principal (joué par Alexandre Kashcheev) se retrouve confronté à sa première vraie tragédie : la mort de son père, alors que pour son entourage et même pour sa soeur, c’ est « la norme ».

La sélection au programme Cinéfondation n’est pas une garantie de succès en soi, mais l’exemple de Taïssia Igoumentseva montre bien les retombées positives. La victoire, l’année dernière, lui a permis cette année de montrer son premier long-métrage au jury à Cannes. Son film Corps et biens va être présenté dans le cadre d’une séance spéciale. C’est l’histoire d’un village russe dont les habitants viennent d’apprendre qu’une météorite est sur le point de s’abattre sur la planète. Les connaisseurs du jeune cinéma indépendant russe vont se dire, encore la campagne profonde, un coin paumé, sale, glauque, le désespoir... Mais pour Taïssia c’est autre chose, c’est une tragicomédie, sarcastique et acerbe.

On dit souvent que les comédies n’ont pas la cote au festival, car l’humour est une notion trop personnelle. Joël Chapron n’est pas de cet avis : « Il n’en est rien, les comédies sont appréciées à Cannes, si elles sont bonnes. Je ne pense pas que Igoumentseva veut à tout prix casser le stéréotype du cinéma russe, elle filme simplement ce qui lui plaît. »

Les deux films de Taïssia ont été tournés grâce au soutien de son directeur de recherche, le célèbre réalisateur Alexeï Outchitel. C’est dans son studio qu’à également été tourné le deuxième film russe sélectionné à Cannes, Le major de Ïouri Bykov. L’histoire d’un officier de police dont la femme est en train d’accoucher et qui, fou de joie, se précipite à la maternité, mais en route heurte de plein fouet un petit garçon qui traverse à un passage clouté. Le film sera présenté à la Semaine de la critique, où sont projetés les films de jeunes réalisateurs. C’est ici qu’à débuté la carrière fulgurante de maîtres incontestés tels que Wong Kar-Waï, Léo Carax, Bernardo Bertolucci et François Ozon.

Par ailleurs, le film de Taïssia Igoumentseva peut concourir pour la Caméra d’or a rappelé Ekaterina Mtsitouridze. Cela fait trois ans que Roskino sélectionne les courts-métrages des étudiants pour l’almanach Global Russians, qui comprend les travaux sélectionnés pour le Festival russe de Ste Anna. Cette année, les films sélectionnés sont Mertvaïa probka de Roman Safine, Tcherez Moscvou de Rouslan Lagoutine, Fedra d’Evgueni Baranov, Kakaïa raznitsa de Xenia Choutotchkina, F5 de Timofeï Jalnine, Chouba-Douba v pionakh d’Anna Ozer, Posledniy reportaj de Timour Abdoulline, Kardo de Svetlana Sigalaeva. La présentation de cet almanach se déroulera dans le pavillon russe pendant le festival.

Cette année, le pavillon russe, sponsorisé par Roskino et le Ministère russe de la Culture organisera les projection de films comme Geograf globus propil d’Alexandre Veledinski, Ivan Poddoubny de Gleb Orlov, Kombinat  « Nadejda » de Natalia Meshchaninova, Roudolf Noureev. Natchalo de Evguenia Tirdatova, Odnajdy de Renat Davletiarov.

Même si aucun film russe ne fait partie de la compétition, et sans s’attendre à des victoires grandioses, ce festival ne laissera pas bredouille et donnera une chance aux jeunes réalisateurs russes de se faire remarquer. En tout cas, l’optimisme est de mise. A la question sur la peur de décevoir à Cannes, Taïssia Igoumentseva répond : « Ca ne doit pas faire peur. Tu avances simplement vers le grand cinéma sur un chemin semé d’embûches ! »  

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