Les Trésors de la littérature russe : « Du malheur d’avoir de l’esprit » d’Alexandre Griboïedov

La Russie d’Aujourd’hui vous propose de redécouvrir un chef d’œuvre littéraire et de lire l’une des plus célèbres (si ce n’est la plus célèbre) pièces de la littérature russe « Du malheur d’avoir de l’esprit » (« Горе от ума »), d’Alexandre Griboïedov. Il s’agit de l’unique œuvre du dramaturge. Elle était tellement polémique qu’elle ne fut autorisée à être mise en scène qu’en 1861, soit plus de trente ans après la mort de l’auteur (1829) et quarante ans après sa rédaction entre 1821 et 1822.

L’histoire de la pièce est dénuée d’intrigues complexes. De retour à Moscou après trois ans d’absence, Tchatski retrouve son amie d’enfance Sofia dont il est amoureux. Sofia s’est éprise de Moltchaline, un jeune moscovite qui cache bien son jeu en gardant le silence comme l’indique déjà son nom, (moltchat’ signifie effectivement ‘se taire’). Autour de ce trio de personnages principaux gravite une foule d’autres protagonistes peuplant la scène du théâtre de Griboïedov. On retrouve ainsi Famoussov, le père de Sofia, toujours très obséquieux et à la recherche d’un beau parti pour sa fille, Skalozoub, un colonel cynique espérant constamment de monter en grade, Répétilov, un moscovite qui passe ses nuits au bal, aux soirées mondaines et avec des danseuses. Et ce n’est ici qu’une petite partie de la « jungle » moscovite que le dramaturge met en scène…

Дома новы, но предрассудки стары.            Les maisons sont neuves, mais les préjugés sont
Порадуйтесь, не истребят                             vieux. 
Ни годы их, ни моды, ни пожары. (II, 5)        Réjouissez-vous, rien ne les détruira                                                                                               Ni les années, ni les modes, ni les feux. 

 

Du malheur d’avoir de l’esprit est en réalité une critique de la noblesse russe, de ses hypocrisies, de sa fausseté et de son manque cruel d’esprit. Tchatski se trouve précisément en conflit avec la société dans son ensemble qui finit par voir en lui un ‘fou’. C’est donc bien ce thème fort de « l’homme étrange » qu’aborde Griboïedov dans son œuvre et qui traverse la littérature russe du XVIIIème siècle avec Lermontov, Tourgueniev ou encore Pouchkine. Cet homme étrange ne peut comprendre une société des apparences, des convenances où la tromperie prend le pas sur la sincérité.

Tchatski s’engage alors dans des joutes verbales pour fustiger cette hypocrisie, ce manque de discernement, cette société excessivement tournée vers l’Europe et vers la mode française qu’il s’efforce de critiquer avec vigueur… Mais le poids du collectif est trop lourd, et il ne peut résister à la force des petits esprits et des manipulateurs. La pièce vacille entre comique et tragique comme un écho ironique à l’existence tourmentée du dramaturge.

Я странен, а не странен кто ж? (III, 1)            Je suis étrange, mais qui ne l’est point ?

 

Qui était réellement Alexandre Griboïedov ?

Né en 1790 à Moscou d’une famille de l’ancienne noblesse, il s’engage rapidement, après des études à l’université, dans le régiment des hussards de Moscou où il y mène une vie agitée et de débauches. Il entre ensuite au ministère des Affaires étrangères en 1817 et sera rapidement affecté comme secrétaire du général Iermolov, chef du corps armée du Caucase où il sera confronté à la brutalité et à l’extrême violence de la part de tous les belligérants des conflits qui secouaient la région. Il sera ensuite nommé comme secrétaire de la mission diplomatique en Perse. Sa vie sera un éternel aller–retour entre la Perse d’un côté et la Russie de l’autre. Après de nombreuses péripéties (il sera même impliqué dans la Révolte des décembristes, avant d’être finalement acquitté), on le nommera ambassadeur en Perse en 1828. Cette nomination n’était rien d’autre qu’un exil forcé, presque un arrêt de mort. La mort ne tardera pas à venir frapper Griboïedov, et elle fut d’une brutalité inouïe : le 30 janvier 1829, le dramaturge fut massacré et décapité par une foule en furie lors du saccage de l’ambassade russe à Téhéran…

Куда меня закинула судьба! (IV, 14)        Où le destin m’a-t-il jeté !


Du malheur d’avoir de l’esprit est donc un véritable chef d’œuvre de littérature à lire absolument pour tous les amateurs du génie russe. Il convient néanmoins de prévenir dès à présent le lecteur francophone que l’on ne peut pleinement savourer la force et la vivacité du style de Griboïedov que dans sa version originale. De très nombreuses répliques sont devenues des expressions de la vie quotidienne ou, comme on le dit en russe, des ‘крылатые слова’ (‘des mots ailés’).
Pourtant, la traduction très intéressante d’André Markowicz vous permettra sans nul doute de goûter au plaisir de cette comédie en quatre actes et en vers de Griboïedov, texte majeur de la littérature russe.

Les lecteurs russophones peuvent lire la pièce sur le site de Lib.ru.   

On trouve également des représentations de la pièce sur Youtube.

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