Les nouvelles règles de la steppe

Après la fin de la course, Vadim Bouskov, président du jury, a parlé aux journalistes : « Parfois, il y a des choses plus importantes que les règles et cela arrive lors d’événements tels que celui-ci…». Crédit photo : Artiom Zagarodnov

Après la fin de la course, Vadim Bouskov, président du jury, a parlé aux journalistes : « Parfois, il y a des choses plus importantes que les règles et cela arrive lors d’événements tels que celui-ci…». Crédit photo : Artiom Zagarodnov

Les équipes à moitié gelées avancent péniblement dans l’Expédition et un reporter mange un plat chaud sur une autoroute russe.

Je suis aux anges. Je me préparais à écrire à propos du manque de nourriture préparée ou chaude, vous savez de bons sandwichs, des frites, des baguettes chaudes, des bagels en vente sur les aires d’autoroute russes tout comme les hot-dogs et les hamburgers chauds de la station-service Lukoil.

J’étais tellement malade de manger de la nourriture froide et des fruits dans la voiture et je mourrais d’envie d’un repas fast-food bien chaud. J’ai mangé deux hot-dogs chauds et je me suis endormi comme un bébé étendu sur le siège arrière.

Peu après deux heures du matin, nous sommes parvenus à la dernière cible qu’il était raisonnable d’atteindre à cette étape du voyage. L’équipe est sortie de la voiture à une température en dessous de zéro pour que je puisse les prendre en photo en face du bureau de poste local (comme une preuve que nous étions là).

Nous avons ensuite parcouru les 240 kilomètres restants en direction de Novgorod, l’une des plus anciennes villes du pays, considérée comme le berceau de la démocratie en Russie.

Novgorod a un jour été la capitale animée de la république de Novgorod, un grand État russe du Moyen-âge qui s’étendait de la mer Baltique aux monts de l’Oural et jouissait de liens forts avec l’Europe aux XIIe et XVe siècles jusqu’à ce que Ivan le Terrible prenne la ville. Cette région bénéficiait d’un gouvernement plus représentatif et démocratique que les autres États russes, et ce, en raison de ses relations commerciales avec l’Europe.

Aujourd’hui, Novgorod reste une ville unique et pleine de charme, une sorte de mini Saint-Pétersbourg que j’aime visiter. Un groupe local de militaires jouaient une série d’hymnes d’adieux lorsque nous nous sommes mis en route pour le restant du voyage.

Jusqu’à ce matin, j’imaginais la somme d’argent que je serais prêt à payer pour une douche chaude, un rasoir et un petit déjeuner chaud.

Parce que nous étions arrivés deux heures plus tôt avant que le groupe ne se rassemble à l’intérieur du kremlin de Novgorod à huit heures du matin pour commencer la deuxième grosse étape du voyage, nous nous sommes arrêtés dans un hôtel du centre-ville. Je ne pouvais pas me refuser ce luxe même si cela a coûté au final 80 dollars (environ 60 euros) pour 90 minutes. J’ai eu ma douche plus tôt que je ne le pensais. Je me sentais tout propre et frais pour la réunion.

Mais mon équipe était toujours un peu affectée par ses gros échecs du 24 février. La première erreur était due à l’abondance de neige (si vous vous souvenez de l’article précédent, nous avons dû dégager la voiture avec des cordes). Nous avions finalement décidé de faire demi-tour après qu’un chasseur sur une motoneige nous a dit que le village que nous cherchions n’existait même pas alors qu’il était dans les cibles des organisateurs.

L’équipe a ensuite manqué une deuxième cible parce qu’elle était située dans une zone frontière, à une trentaine de kilomètres de la Finlande et qu’il fallait une autorisation pour y pénétrer. Nous avons cru comprendre que ces deux échecs étaient dus à une confusion de notre côté et aux erreurs des organisateurs.

Aujourd’hui, à la réunion du 25 février, les organisateurs nous ont annoncé que ces deux pièges avaient été mis en place volontairement. L’explication vient d’un roman de Kafka : « Il y a trente-six cibles mentionnées dans les instructions que je vous ai données. La plupart d’entre elles ne seront tentées par aucune des équipes ; ce n’est pas parce qu’elles sont mentionnées ici que les cibles sont réelles. Choisissez-les avec sagesse ».

 Cela a provoqué l’indignation parmi les coureurs. Nous n’étions pas la seule équipe à avoir perdu une demi-journée ou plus pour tenter d’atteindre un objectif impossible. Cela influence également les résultats du deuxième « itinéraire spécial » de l’Expédition qui a commencé immédiatement après la réunion hors de la ville.

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Source: Expedition Trophy

Comme à Mourmansk, les tout terrain se sont alignés côte à côte pour accomplir les 100 mètres de sprint à travers un terrain cahoteux fait de hauts tertres enneigés.

Mais au moment où les organisateurs ont crié « go », tous les groupes sauf un ont refusé de bouger. C’était un véritable boycott de cette étape de la compétition. La plupart des équipes ont simplement décidé que l’effort n’en valait pas la chandelle : creuser des dizaines de mètres de neige et éventuellement abîmer les véhicules et l’équipement, tout ça pour quelques points.

Seule l’équipe des prêtres a creusé fiévreusement, mais sans succès dès le premier monceau de neige qui se dressait devant eux.

« Je n’appellerais pas ça un boycott, nous sommes juste fatigués », a expliqué Nikolaï de l’équipe Trust. Après une heure environ, les autres équipes en ont eu marre de rester simplement debout dans le temps glacial et ont commencé à aider les prêtres à se sortir du pétrin.

Une personne a alors annoncé avec excitation dans un micro : « Ce que nous essayons d’accomplir depuis ces six dernières années avec ces expéditions vient enfin de se réaliser ! Vous avez compris que vous ne vous battiez pas les uns contre les autres, mais contre les organisateurs. C’est l’esprit même de la compétition ! ».

Cependant, certains coureurs ont senti que l’encouragement de cette camaraderie sauce Kumbaya était une manière convenable de couvrir leur enthousiasme décroissant. Après quelques minutes, l’un des prêtres s’est emparé du micro : « C’est de cette bonté spirituelle que l’homme est fait ! Je suis fier de vous tous. Je demande aux organisateurs de partager de manière égale entre toutes les équipes les points que nous gagnerons ».

Après la fin de la course, Vadim Bouskov, président du jury, a parlé aux journalistes : « Si on s’en tient aux règles, toutes les équipes qui acceptent de l’aide d’une autre équipe sont automatiquement disqualifiées. Mais parfois, il y a des choses plus importantes que les règles et cela arrive lors d’événements tels que celui-ci… » (J’ai trouvé que c’était une approche très russe du fair-play). Les prêtres restent donc dans la course.

Le temps est venu pour les journalistes de rejoindre de nouvelles équipes et de choisir un itinéraire long et difficile ou une courte et « agréable » route. Le chemin le plus difficile passe par le cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan, le site historique de lancement du premier satellite et du premier homme dans l’espace. Le chemin le plus court passe par les montagnes de l’Oural.

J’ai choisi le Kazakhstan et je me suis retrouvé dans une sympathique équipe d’employés du Groupe Lemax basé à Taganrog, un conglomérat travaillant dans la production d’équipement pour le gaz, de briques, et de vente au détail dans le sud de la Russie (J’en dirai plus sur eux dans le prochain article).

Ils ont été assez gentils pour me laisser attraper un McDonald’s avant de nous lancer dans cette étape atroce de notre voyage. Je me rends compte maintenant que je revis mon enfance à chaque fois que je vois un McDonald’s par la fenêtre de la voiture et que je supplie toujours le chauffeur de s’arrêter.

Notre mission cette fois-ci est de nous rapprocher au plus près du cosmodrome dans les prochaines vingt-quatre heures. À six heures du matin (heure de Moscou), les organisateurs lanceront cinq fusées contenant un ballon-sonde météorologique et un dispositif GPS.

Notre but est de retrouver l’un de ces objets après son atterrissage ce qui risque d’être un peu compliqué puisqu’ils vont tomber quelque part dans la vaste steppe kazakh. Même si nous conduisons sans nous arrêter, nous serons toujours à environ mille kilomètres du lieu de lancement le temps qu’ils les envoient. Et en plus, nous sommes en compétition avec au moins trois autres équipes !

Notre unique espoir est que l’une des fusées vole dans notre direction. Nous pourrons ainsi la ramasser et atteindre la prochaine cible sibérienne à temps. L’équipe dit qu’elle ne regrette pas d’avoir choisi la route la plus difficile malgré le fait qu’ils vont certainement perdre la compétition si nous ne réussissons pas à trouver l’un de ses objets. Kazakhstan nous voilà !

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