Crédit : Andrey Podkorytov

Plateau de Poutorona: voyage très loin du monde des hommes

Canyons, chutes d'eau et mouflons des neiges : bienvenue dans une région vierge de toute activité humaine située au Nord de la Sibérie.
23 février 2017 Anna Grouzdeva

Le Plateau de Poutorana, rêve de tous les voyageurs. Parc naturel intact, c'est un endroit « que le pied de l'homme n'a pas foulé ». Si l'on regarde par le hublot de l'hélicoptère, on observe, se dressant au beau milieu de la plate toundra marécageuse, un massif montagneux de la taille… du Royaume-Uni. Ceux qui atterrissent sur le Plateau de Poutorana pour la première fois sont fascinés par sa platitude inhabituelle. Comment cela a-t-il été rendu possible ?

Épisode 1 : La lave d'un volcan ancestral

Crédit : Andrey PodkorytovCrédit : Andrey Podkorytov

Le plateau était jadis un volcan. Il y a 250 millions d'années, sur le Plateau de Sibérie centrale sont apparues des failles, desquelles se sont échappées d'imposantes coulées de lave qui, en se superposant et en se figeant les unes sur les autres, se transformèrent en un « gâteau » basaltique feuilleté. Des millions d'années plus tard se sont ici dessinés de profonds canyons rappelant les fjords norvégiens. Des glaciers, des rapides, et des lacs d'eau pure s'y sont formés. Les Evenks, un peuple autochtone du nord, ont appelé ce plateau « Le lac aux rives abruptes ».

Crédit : Andrey PodkorytovCrédit : Andrey Podkorytov

Le Plateau de Poutorana est inscrit au Patrimoine mondial de l'Unesco. La raison : « Un paysage vaste et varié d'une beauté naturelle saisissante » (citation du site de l'Unesco) et des écosystèmes arctiques intacts : taïga, toundra arborée, toundra, et même déserts arctiques.

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Par son volume, Poutorana est, après le lac Baïkal, le plus grand réservoir d'eau douce de Russie. On y dénombre en effet plus de 25 000 lacs aux reflets bleutés et des centaines de chutes d'eau rugissantes, dont la plus haute de Russie – la chute d'eau Talnikovy – qui est plus élevée que l'Empire State Building (600 mètres contre 443).

Épisode 2 : Les maîtres des falaises

Crédit : Andrey PodkorytovCrédit : Andrey Podkorytov

« Apercevoir un mouflon des neiges à Poutorana est un coup de chance. Le prendre en photo, un succès. Et passer plusieurs heures à leurs côtés pour les photographier, ça, ça n'arrive pas », a écrit sur son blog le photographe Andreï Podkorytov.

Un sac-à-dos de 40 kilos, 21 jours de route à travers les broussailles de pins nains de Sibérie, une absence totale de chemin, des moustiques ne craignant pas les sprays « conditions extrêmes » - Andreï a mené une expédition en solitaire de trois semaines sur le Plateau de Poutorana, afin d'y photographier les mouflons des neiges et la nature du nord.

Crédit : Andrey PodkorytovCrédit : Andrey Podkorytov

10 000 ans d'isolement sur le Plateau, c'est ce qu'ont traversé les mouflons des neiges de la sous-espèce Ovis nivicola borealis, inscrite sur la Liste rouge des espèces protégées de Russie. Imaginez simplement : en superficie, leur habitat équivaut à l'Islande, mais seulement 28% de ce territoire est sous la protection du parc naturel.

Crédit : Victor MatasovCrédit : Victor Matasov

L'hiver, les mouflons de Poutorana paissent à proximité des fleuves et des forêts. Mais l'été venu, leur endroit favori, ce sont tout de même les saillies inaccessibles des falaises verticales, où ils sont hors de portée des loups, des gloutons et des braconniers. Pas étonnant donc que les mouflons des neiges soient peu étudiés, et que leur population soit difficile à chiffrer de manière précise : d'après les dernières estimations, il y en aurait au total 6 000 à 6 500.

Épisode 3 : Les voyageurs du Nord

Crédit : Andrey PodkorytovCrédit : Andrey Podkorytov

Durant des centaines d'années, le Plateau de Poutorana s'est dressé sur le chemin des peuples autochtones et des voyageurs russes, tel une forteresse imprenable du Nord. Au début du XXe siècle, le chercheur Alexander von Middendorff et les expéditions de l'Académie des sciences de Russie suivirent les nomades evenks de campement en campement, afin d'effectuer des observations ethnographiques et de cartographier la région ; mais leurs voyages ne se limitèrent qu'à la périphérie du Plateau.

Celui-ci ne fut indiqué sur les cartes qu'après la Seconde Guerre mondiale, lorsque l'on commença à exploiter des gisements de cuivre et de nickel près de la ville de Norilsk. Depuis, l'intérêt des voyageurs pour cet endroit n'a cessé de croître.

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« La pêche, la nature, la randonnée, à Poutorana il y a de quoi faire », affirme Viktoria Refas, journaliste et voyageuse qui, durant l'été 2016, a passé 66 jours sur le Plateau dans le cadre d'une expédition archéologique.

Ceux qui désirent se rendre sur le Plateau ont le choix entre plusieurs options de voyage. La première : se payer un circuit touristique et vivre une semaine en bordure de Poutorana, dans une base touristique ou dans un camping aménagé par le voyagiste.

La deuxième variante, c'est la randonnée pédestre ou bien le circuit mêlant marche à pied et canoë, pour une ou deux semaines, également organisée par des entreprises privées. Par exemple, sans compter le billet pour Norilsk, une randonnée avec tout le nécessaire de survie sur un canoë coûtera environ 40 000 roubles (648€). Mais certains partent en randonnée de manière indépendante, après avoir reçu un laissez-passer autorisant à pénétrer dans le parc naturel de Poutorana. Une condition cruciale cependant : il faut impérativement finir votre circuit à l'endroit exact où les employés ont prévu de vous récupérer.

La troisième option convient aux voyageurs aisés : il s'agit d'une excursion en hélicoptère, pour laquelle on fait une demande à Norilsk, raconte-t-elle.

Un circuit de 32 heures, comprenant le séjour en maison forestière et l'excursion, coûte environ 11 000 roubles (178€) par personne. L'hélicoptère est payé séparément et directement à la compagnie aérienne : un important groupe de voyageurs paie environ 150 000 roubles (2432€) pour une heure de vol en Mi-8, tandis qu'un groupe de quatre personnes déboursera un peu moins, de 75 000 à 90  00 roubles (1 216–1 459€) par heure.

Conseils aux voyageurs

En vous apprêtant à vous rendre sur le Plateau de Poutorana, rappelez-vous que c'est une région au climat rude. La saison hivernale dure de septembre à mai, c'est pourquoi, même en été, de bonnes chaussures de randonnée, des chaussettes bien chaudes, un manteau, un bonnet, et un imperméable sont indispensables. L'un des défis nordiques qui vous y attendent, ce sont les moustiques. Il y en a énormément. Soyez prêts : il faut soit être capable de supporter leurs piqûres, soit marcher enveloppé dans un filet protecteur spécial.

Le photographe Andreï Podkorytov nous fait part de son expérience:

« Les premiers jours du circuit, j'ai longtemps pensé à la façon d'aborder le sujet des moustiques avec mon contact. Un message du genre « Il y a beaucoup de moustiques ici! » n'est pas assez représentatif de la situation que je vivais là-bas. Habituellement, je ne mange pas de moustiques. Mais durant l'expédition il a fallu s'habituer à leur goût, à leur bruit, ainsi qu'à leur odeur assez peu ragoûtante une fois que tu en as écrasé quelques-uns sur ton visage. En mouvement, tu respires par la bouche, du coup, il n'est pas rare que des moustiques s'y engouffrent. Mais tu ne les recraches même pas, la ration alimentaire journalière étant de 450 grammes, ce serait du gâchis. Tu mets à chauffer du thé ou de la kacha, et voilà que 10–20–30 moustiques plongent dedans. Au début j'essayais de les en enlever, mais j'ai rapidement compris que c'était inutile. La préparation de la tente avant de dormir c'est toute une histoire. Il faut prendre la peine de bien faire la peau à chacune de ces créatures vrombissantes ».
 
Effectuez un voyage virtuel au lac Sobachye, dans le parc naturel du Plateau de Poutorana, et faites-vous une idée de votre capacité à endurer les conditions du Grand Nord, et donc d'avoir une chance de contempler un jour ces paysages magiques de vos propres yeux.

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