Comment faire passer en douce de l’alcool… dans l’espace

13 avril 2017 Evgueni Levkovitch
Le métier de cosmonaute est beaucoup moins romantique que certains ne le pensent : celui qui a séjourné en orbite vous dira que c’est un travail dur qui ne laisse pratiquement pas de temps libre et s’avère très stressant. Mais un Russe ne serait pas un Russe s’il pouvait vivre sans faire la fête et organiser de joyeuses veillées autour d’une bouteille. Même dans l’espace.
Roscosmos cosmonauts
Guennadi Padalka. Crédit : Roscosmos

C’est en 1971 qu’une bouteille d’alcool a réalisé son premier vol dans l’espace, à bord de la station soviétique Saliout 7. L’anniversaire de l’un des cosmonautes tombant un jour de mission spatiale, ses amis mécaniciens lui ont offert leur cadeau avant son départ : ils ont dissimulé une bouteille de brandy arménien dans le brassard gonflable d’un tensiomètre.

Par la suite, les commissions de vérification ont découvert à plusieurs reprises et à bord de différentes stations des dizaines de caches pour spiritueux. Le fait n’est même pas nié par les représentants officiels. Par exemple, le coprésident de la Commission de sélection des cosmonautes, Viatcheslav Rogojnikov, avoue que presque tous les cosmonautes ont leurs « petits coins ». « C’est formellement interdit, mais des bouteilles surgissent. Je ne sais pas d’où elles viennent », dit-il.

Des concombres sur le ventre

Viatcheslav Rogojnikov semble cacher quelque chose. Car le système permettant de faire passer le « nécessaire » à bord a été décrit par le cosmonaute Igor Volk, Héros de l’Union soviétique. En 1984, il a acheté la veille du vol une bouteille de brandy et deux seaux de concombres salés.

« Il est impossible de prendre avec soi un poids plus important que ne le prévoit le siège, a-t-il raconté. Mais mon coéquipier, Vladimir Djanibekov, et moi-même nous avions pensé à tout : une semaine avant le départ, on ne prenait que du thé avec un peu de pain et on a perdu environ deux kilos chacun. On a empaqueté notre charge dans des sacs en plastique et pendant qu’on s’habillait, on a tout caché dans les scaphandres. C’est comme ça que j’ai pris le départ : avec des concombres fixés sur le ventre ».

Le cosmonaute Igor Volk. Crédit : Alexander Mokletsov/ RIA NovostiLe cosmonaute Igor Volk. Crédit : Alexander Mokletsov/ RIA Novosti

Le spiritueux, nous l’avons placé dans la documentation de bord. « C’est un gros volume dont on enlève la couverture pour glisser la bouteille à la place des pages. On peut y faire entrer 1,5 litre. La plus grande difficulté est d’empêcher la bouteille de faire glouglou », a-t-il précisé.

Le cosmonaute Gueorgui Gretchko (récemment décédé), qui a passé 134 jours 20 heures 32 minutes et 58 secondes à bord de la station, a décrit un schéma plus compliqué. L’unique moyen d’éviter l’atrophie musculaire qui survient dans l'espace est de faire des exercices physiques, au moins deux heures par jour. Des costumes spéciaux placés à bord sont dotés de mécanismes obligeant les muscles à travailler en état d’apesanteur. C’est à l’intérieur de ces costumes que les cosmonautes prenant la relève les uns après les autres aménageaient leurs « caches ».

« Un jour, nous avons trouvé dans un costume de gymnastique une gourde d’un litre et demi portant l’inscription +Teinture d’éleuthérocoque B+ (immunostimulant naturel), a dit Gueorgui Gretchko. Mais en ouvrant la gourde, nous y avons découvert du brandy ! Nous avons rapidement calculé que nous pourrions en prendre chaque jour 8,5 grammes avant d’aller se coucher. Mais nous n’avons réussi à en boire que la moitié. En apesanteur, où rien n’est plus lourd ou plus léger qu’autre chose, il est impossible de faire sortir le liquide de la bouteille. Et si l’on presse dessus, il se mélange à l’air et mousse. Par conséquent, nous avons dû laisser la moitié de la gourde. Quelle fut notre surprise quand l’équipage suivant nous a confié en rentrant sur Terre qu’il avait fini la gourde ! Mais comment ? Ils ont trouvé un moyen : l’un montait sous le plafond et saisissait la gourde avec les lèvres, tandis que l’autre lui donnait un coup sur la tête. Le premier descendait un peu et le liquide, selon le principe d’inertie, se déversait dans sa bouche. Puis ils inversaient les rôles. C’est alors qu’ils nous ont dit : outre un diplôme d’études supérieures, il faut avoir un brin de comprenette secondaire ».

C’est en 1971 qu’une bouteille d’alcool a réalisé son premier vol dans l’espace, à bord de la station soviétique Saliout 7. / RIA NovostiC’est en 1971 qu’une bouteille d’alcool a réalisé son premier vol dans l’espace, à bord de la station soviétique Saliout 7. / RIA Novosti

Le meilleur somnifère

L’interdiction officielle frappant en Russie tout spiritueux dans l’espace est considérée comme nuisible par de nombreux cosmonautes. Alexandre Lazoutkine, qui a passé 184 jours en orbite, l’a ouvertement déclaré : « Une fois, un problème à bord a modifié la composition de l’air dans la station. Et même les médecins du Centre de direction des vols (TsOuP) nous ont recommandé de prendre un peu d’alcool pour neutraliser les effets nocifs ».

Valéry Rioumine, deux fois Héros de l’Union soviétique, renchérit : « Tous ceux qui ont volé vous le diront : une gorgée de brandy dans l’espace relaxe et exerce des bienfaits sur le corps. Cela étant, j’ai acheté longtemps avant le départ douze bouteilles de brandy arménien que j’ai reversées dans des sacs en plastique munis de capsules à vis. Le plus difficile était de faire passer les sacs à travers les innombrables contrôles. Nous avons eu de la chance : l’ingénieur de bord et moi, on s’habituait à la nouvelle station alors qu’elle n’était encore qu’en cours de fabrication dans les ateliers. J’en ai profité. J’ai dissimulé six litres de brandy dans plusieurs caches. Ce n’était pas beaucoup, étant donné qu’on partait pour six mois pendant lesquels on aurait à accueillir deux expéditions de visite, soit encore six cosmonautes ».

« Je suis convaincu qu’il est nécessaire d’autoriser l’alcool à petites doses dans l’espace, notamment en qualité de somnifère ».  Crédit : Roscosmos « Je suis convaincu qu’il est nécessaire d’autoriser l’alcool à petites doses dans l’espace, notamment en qualité de somnifère ». Crédit : Roscosmos

Les hôtes se sont montrés très accueillants et ont servi à leurs invités un dîner de fête. Une petite gorgée de brandy a été qualifiée de « glou ». « Sur Terre, c’est une vingtaine de grammes, trois fois rien. Mais là-haut, c’est un élixir magique. Par exemple, on a eu une journée difficile et le lendemain on a une expérience très sérieuse à réaliser. On se glisse dans le sac de couchage, mais le sommeil ne vient pas. Au secours, glou ! Cette gorgée ne se boit pas d’un trait. Il faut la tenir dans la bouche, la rouler sur la langue et seulement après l’avaler. Ça doit prendre une dizaine de minutes. Ce rien d’alcool a un effet fantastique dans l’espace : il calme et relaxe. On s’endort rapidement et le matin on se lève frais et reposé. C’est mieux qu’un somnifère dont la consommation peut devenir une habitude. De l’avis général, le meilleur en orbite est le brandy arménien. Je suis convaincu qu’il est nécessaire d’autoriser l’alcool à petites doses dans l’espace, notamment en qualité de somnifère ».

Casser les verres à la russe

Le plus pénible pour les cosmonautes commence après leur retour sur Terre. Ils sont unanimes à raconter qu’il est très difficile de perdre l’habitude consistant à laisser les objets flotter. « J’ai eu ça moi aussi, a indiqué Pavel Vinogradov qui a effectué sept sorties extravéhiculaires. De retour du vol, j’ai demandé à ma femme un verre d’eau. Je l’ai vidé et… j’ai lâché mon verre. Sans réfléchir ».

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