La veille de Pâques, les orthodoxes dans l’attente du «feu sacré»

13 avril 2017 Roman Lounkine
Lorsqu’au XIIe siècle, les croisés interdirent aux orthodoxes d’entrer dans l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem à la veille de Pâques, le « feu sacré » ne s’est pas allumé. Ils ont dû les autoriser à pénétrer dans la basilique.

Chaque année, l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem accueille un rituel magique... Crédit : ReutersChaque année, l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem accueille un rituel magique… Crédit : Reuters

Tous les ans, les orthodoxes poussent un soupir de soulagement et se réjouissent que l’apocalypse soit une nouvelle fois repoussée pour une durée indéterminée. En Russie, les croyants possèdent un moyen infaillible de le savoir : selon les chrétiens orthodoxes, la fin du monde adviendra si le « feu sacré » ne s’allume pas le « Samedi des lumières » (cette année le 15 avril) à la veille de la fête de Pâques (le 16 avril). Si le « feu nouveau » s’allume, l’humanité a devant elle au moins encore un an, jusqu’à la fête de Pâques suivante.

Un miracle purement orthodoxe

La cérémonie traditionnelle se tient dans l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, près du tombeau de Jésus. Ce feu est considéré comme un véritable miracle accessible uniquement aux orthodoxes. Il n’existe aucune explication théologique à l’absence d’un tel miracle pour les catholiques. C’est une tradition historique. Mais pourquoi est-elle née chez les orthodoxes, et uniquement chez les orthodoxes ?

Le rituel du « feu sacré » remonte au IVe siècle. C’est le symbole de la lumière qui a illuminé le tombeau du Christ après sa résurrection. D’anciennes sources arabes affirment que ce miracle a réellement eu lieu. L’Église de Jérusalem avait, durant les premiers siècles du christianisme, la tradition de bénir et d’allumer la lampe du soir à la veille de l’office de Pâques. Peu à peu, la tradition s’est muée en cérémonie pour devenir « le miracle du feu ».

Le Samedi saint, le patriarche de Jérusalem et l’évêque des Arméniens se rendent dans la rotonde abritant la tombe du Christ dans la basilique du Saint-Sépulcre et récitent une prière. Selon les croyants, la lumière émane de la tombe et allume les bougies accrochées au-dessus. Le patriarche et l’évêque allument à leur tour des cierges préparés à l’avance et vont jusqu’aux pèlerins. La cérémonie se passe en règle générale entre 12h00 et 13h00 GMT.

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La plus spectaculaire des cérémonies religieuses

La cérémonie, retransmise ces dernières années par la télévision russe, est l’une des plus spectaculaires et mouvementées. Elle se tient dans une église bondée, prise d’assaut par les pèlerins venus de différents pays. Nombre de croyants, avant tout des Églises du Proche et du Moyen-Orient, lancent des appels à Jésus et montent sur les épaules de leurs compagnons en brandissant leurs bougies pour les allumer.

Avant la cérémonie tous les cierges sont éteints et l’église est plongée dans une longue et angoissante attente. Le premier indice à témoigner de la descente du « feu sacré » est l’apparition d’une lueur au-dessus du tombeau du Christ. Cette lueur ressemblant à un éclair est effectivement visible dans l’obscurité de l’église. Lorsque le patriarche et l’évêque sortent sur le parvis en tenant à la main les bougies, c’est la liesse populaire.

Les pèlerins se pressent pour recueillir la flamme transmise de bougie en bougie et même pour passer la flamme sur le visage et les mains (on dit que durant les dix premières minutes, ce feu ne brûle pas). Ainsi, il est difficile de qualifier cette cérémonie de simple office, car elle rappelle plutôt la prière charismatique et émotionnelle des églises protestantes.

Aujourd’hui, la cérémonie du « feu sacré » rassemble les religieux du Patriarcat de Jérusalem, de l’Église apostolique arménienne, ainsi que des Églises copte et syriaque. Les représentants de l’Église catholique y ont participé jusqu’au XIIe siècle seulement, après quoi les croisés ont été chassés de Jérusalem.

C’est d’ailleurs aux croisés qu’est lié un épisode intéressant : lorsqu’ils ont interdit aux orthodoxes d’entrer dans l’église du Saint-Sépulcre à la veille de Pâques, le feu ne s’y est pas allumé. Le roi a alors autorisé les orthodoxes à y pénétrer et le feu est réapparu.

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Au XVIe siècle, l’histoire se répéta pour un représentant de l’Église arménienne : le feu ne s’alluma pas pour cette dernière et ne réapparut qu’avec le retour des autres Églises orthodoxes (selon la légende, la foudre toucha une colonne de la basilique et les bougies s’allumèrent). Au XIIIe siècle, le pape Grégoire IX a affirmé que le « feu sacré » n’était pas un miracle.

Dans les années 2000, le « feu nouveau » a revêtu une importance particulière pour la Russie. Dans l’esprit populaire, ce miracle vient confirmer que la religion orthodoxe est authentique et que Pâques doit être fêté ce jour-là et non selon le calendrier des catholiques.

En outre, le « feu sacré » est aujourd’hui le symbole du lien unissant la Russie à la Terre sainte. Depuis 2003, la Fondation de l’apôtre André affrète un avion qui transporte la flamme en Russie le jour même, le Samedi saint. Placée dans une lampe spéciale, elle est remise au Patriarche dans l’église principale de Moscou, la cathédrale du Christ-Sauveur, d’où elle continue son chemin à travers les régions de Russie pour allumer des cierges rouges dans toutes les églises. Selon la croyance, ce feu ne brûle pas et guérit de nombreuses maladies.

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Roman Lounkine, docteur en philosophie, responsable du Centre d’études religieuses à l’Institut de l'Europe auprès de l’Académie russe des sciences.

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