Les animaux empaillés de Jan Fabre font polémique en Russie

18 novembre 2016 Ekaterina Sinelchtchikova
L’exposition du célèbre dessinateur, sculpteur et metteur en scène belge a choqué les défenseurs des animaux, ce qui a débouché sur une action de protestation.
Hermitage hosts Jan Fabre
L’exposition de Jan Fabre au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Crédit : Sergei Konkov / TASS

L’exposition de Jan Fabre au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, a soulevé une vague d’indignation. Dans ses installations, l’artiste présente au public des chiens empaillés suspendus au plafond par des crocs de boucher, le tout derrière des bandes de tissus à la manière d’un rideau de porte.

Le musée a reçu des centaines de messages avec le hashtag #honteàlErmitage suite à cette exposition de Jan Fabre qui s’est pourtant tenue au Louvre et dans des dizaines d’autres musées, à la Biennale de Venise et à l’exposition d'art moderne et contemporain documenta en Allemagne.

« Boucher », « clochard du monde des arts » et « abomination » ne sont que quelques réactions que l’on peut trouver sur les réseaux pour qualifier Le Carnaval des chiens errants morts et les installations de chats empaillés dans le cadre de la rétrospective intitulée Chevalier du désespoir / Combattant de la beauté.

L’exposition de Jan Fabre au musée de l’Ermitage Crédit : Sergei Konkov / TASS

L’exposition de Jan Fabre au musée de l’Ermitage

L’exposition de Jan Fabre au musée de l’Ermitage Crédit : Sergei Konkov / TASS

L’exposition de Jan Fabre au musée de l’Ermitage

 
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De nombreux utilisateurs appellent à fermer cette exposition et à limoger la direction de l’Ermitage. Mais le musée tient bon et n’a pas l’intention de céder, a fait savoir Dmitri Ozerkov, directeur du département d’art contemporain de l’Ermitage et curateur du projet.

Les animaux empaillés suspendus à des crocs sont en fait une protestation contre l’attitude des consommateurs à leur encontre, a expliqué Jan Fabre lors du vernissage de cette exposition à Saint-Pétersbourg. Quant au chien mort, « c’est mon autoportrait », a-t-il précisé, expliquant qu’un artiste était toujours un chien errant. Toutefois, tous les visiteurs n’ont pas été capables de comprendre cette idée.

« Les amis, c’est une saleté ! »

« Ce n’est pas un choc, c’est bien plus. Les amis, c’est une saleté ! Comment un musée d’importance mondiale s’est-il permis une telle exposition ?! », s’exclame une visiteuse, Daria Samylkina.

 

« Les visiteurs sont venus admirer des tableaux mais sont tombés sur cette horreur… À Moscou, on ferme l’exposition d’un pédophile, mais en plein centre de Saint-Pétersbourg, on accroche les dépouilles d’animaux morts à des crocs », écrit Svetlana Sova, désignant par le terme de « pédophile » le photographe américain Jock Sturges, connu pour ses photos de nu, dont une exposition avait été organisée dans la galerie privée Centre de photographie des frères Lumière, sans toutefois que des photos de mineures nues ne soient présentées.

L’exposition de Jan Fabre a débuté le 21 octobre, mais, tout comme dans le cas de Jock Sturges, « les défenseurs de la morale » n’y ont pas prêté attention au début. Dès qu’ils se sont ressaisis, l’hystérie a immédiatement gagné les réseaux sociaux : les sites regorgent d’informations sur « des enfants choqués » – bien que l’exposition soit interdite aux moins de 16 ans –, évoquent des « témoignages » sur un chat crucifié – une œuvre qui n’existe pas – ou publient simplement des faux. Les personnalités avides de propagande n’ont pas manqué de sauter sur cette occasion : ainsi, le député Vitali Milonov, partisan de la défense des « valeurs morales » au sein de la société russe et combattant contre l’homosexualité, a qualifié l’exposition de « crachat dans l’âme du peuple russe ».

Le retentissement aurait peut-être été moindre si ce n’était le choc éprouvé par le pays à la suite de l’information sur deux jeunes filles de Khabarovsk (Extrême-Orient russe) qui dépeçaient des animaux devant une caméra. Les deux sadiques recueillaient des animaux dans des refuges, avant de les torturer dans un hôpital abandonné et de les tuer cruellement. Et de publier leurs selfies sanglants sur Internet. « J’aurais bien visité une exposition pour voir suspendus à des crocs les deux sadiques de Khabarovsk, les lycéens ayant récemment écorché vif un chiot, les maudits +doghunters+ (chasseurs de chiens errants, ndlr). Et juste au centre, l’auteur de cette merde », a écrit l’utilisatrice voinkova.

#leschatspourfabre

L’Ermitage fait la sourde oreille aux appels lancés pour le démontage de ces installations et rappelle qu’il s’agit « d’animaux morts sur les routes ». « Il est évident que nous comprenons ce que nous faisons, a indiqué Dmitri Ozerkov dans une interview à RBTH. Nous l’avons dit et écrit : c’est une exposition compliquée qui exige une compréhension multidimensionnelle ».

Il rappelle que la Russie ne possède pas de législation encadrant les droits des animaux, qu’elle n’a pas signé la Convention européenne pour la protection des animaux de compagnie et qu’elle n’interdit pas la vente de peaux de chats et de chiens. « La réaction de l’opinion prouve que nous avons fait une très bonne exposition qui montre : c’est là que le bât blesse », a poursuivi Dmitri Ozerkov. Pour lui, l’action hostile déclenchée sur les réseaux est une provocation intentionnelle et « une dénonciation calomnieuse de l’art moderne, du musée et d’une société libre ».

Les défenseurs de l’Ermitage rappellent pour leur part l’existence dans le pays de musées qui exposent depuis très longtemps des animaux empaillés (et même des bébés à malformations conservés dans des bocaux), ce qui ne scandalise pourtant personne.

« Que deviendront ces pauvres en visitant le Musée zoologique ou la Kunstkamera [Chambre des curiosités, aujourd'hui Musée d'ethnographie et d'anthropologie de Saint-Pétersbourg, ndlr] ? », écrit Elias Panov. Les partisans souscrivent au hashtag #leschatspourfabre qui renvoie aux « chats de garde » de l’Ermitage.

Le ministère russe de la Culture préfère se tenir à l’écart de ce scandale, rappelant seulement que le musée bénéficie d’une large indépendance et liberté et qu’il « définit lui-même les priorités de ses expositions ».

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