David Rockefeller, le «prince du capitalisme» qui négociait avec les communistes

21 mars 2017 Alexeï Timofeïtchev
Décédé à l’âge de 101 ans, le milliardaire et philanthrope américain David Rockefeller était de ceux qui, au sein de l’establishment américain, préconisait le renforcement des relations économiques entre les États-Unis et l’Union soviétique. Dans les années de la guerre froide, c’était un moyen d’améliorer le climat politique dans les rapports entre Washington et Moscou. David Rockefeller y avait son propre intérêt: élargir grâce au bloc de l’Est la présence de sa banque Chase (aujourd’hui JPMorgan Chase) dans le monde.
David Rockefeller
Décédé à 101 ans, David Rockefeller prônait des relations économiques avec l'Union soviétique. Crédit : Getty Images

David Rockefeller est connu pour ses nombreux contacts avec les hommes politiques du monde entier. Il a rencontré personnellement plus de deux cents leaders d’au moins cent pays, ce qui, avec sa présence au sein du groupe de Bilderberg, la fondation de la Commission Trilatérale et une quinzaine d’années passées à la tête du Conseil des relations étrangères (CFR), offre un terrain propice aux discussions sur l’appartenance du milliardaire à un gouvernement international de l’ombre. Toutefois, les rapports de ce représentant de l’une des plus riches familles américaines avec l’Union soviétique montrent clairement ses aspirations réelles.

Les contacts de David Rockefeller avec les leaders soviétiques remontent aux années 1960 et 1970, quand l’un des héritiers de celui qui a fondé au XIXe siècle la compagnie pétrolière Standard Oil a pris la direction de Chase Manhattan, l’une des plus grandes banques américaines. Selon ses mémoires, pour assurer le développement d’une banque sur le plan international, il fallait apprendre à coopérer avec les régimes qui « s’opposaient aux principes de la démocratie et aux lois du marché libre », mais qui contrôlaient une grande partie de la planète. Parmi ces régimes, David Rockefeller plaçait l’URSS. Il a réussi à engager la coopération avec les leaders soviétiques et Chase est devenue la première banque américaine à ouvrir une représentation en Union soviétique.

Les conférences de Dartmouth

La représentation de Chase a été inaugurée en 1973 en plein centre-ville de Moscou. L’événement a été précédé de plus de dix ans de dialogue entre le milliardaire et des représentants de l’opinion et des responsables soviétiques. La négociation se déroulait dans le cadre des conférences de Dartmouth qui étaient organisées aux États-Unis et en URSS sur l’initiative du président Dwight Eisenhower et qui devaient impulser la coopération entre les deux superpuissances dans le contexte de la guerre froide. Au début, ces rencontres rassemblaient surtout des personnalités publiques, mais par la suite, elles sont devenues le lieu de rencontres entre des experts, se souvient David Rockefeller.

Conversation tendue avec Khrouchtchev

David Rockefeller. Crédit : Getty ImagesDavid Rockefeller. Crédit : Getty Images

Toujours selon les mémoires du brillant homme d’affaires américain, sa première rencontre avec le leader soviétique Nikita Khrouchtchev s’est tenue sur l’initiative du secrétaire général des Nations unies U Thant, en 1964, pendant la visite de David Rockefeller en URSS à l’occasion de l’une des premières conférences de Dartmouth. Nikita Khrouchtchev a alors invité le milliardaire américain et sa fille à visiter le Kremlin de Moscou.

D’après David Rockefeller, la rencontre avec le leader soviétique a été « difficile, parfois agressive, voire hostile ». Il accusait l’URSS d’organiser des renversements du pouvoir dans différents pays d’Asie et d’Amérique latine avec l’aide des partis communistes locaux. Nikita Khrouchtchev rétorquait, non sans irritation, que les révolutions se font pour des raisons objectives et non par ingérence extérieure.

Toutefois, David Rockefeller ne garda pas de sentiment d’antipathie envers le leader soviétique. Il quitta le Kremlin avec « un énorme respect pour Khrouchtchev » et la ferme conviction que « la direction soviétique souhaitait élargir ses relations financières et commerciales avec les États-Unis ».

La normalisation torpillée par le Congrès

David Rockefeller a toujours préconisé la normalisation des relations soviéto-américaines, écrit dans son livre Éperviers et colombes de la guerre froide l’académicien Gueorgui Arbatov, organisateur des conférences de Dartmouth du côté soviétique. Selon David Rockefeller lui-même, il appartenait au petit groupe de banquiers américains qui voulait développer le commerce avec Moscou et ses satellites est-européens, espérant que le développement des contacts commerciaux aurait des « conséquences politiques » bénéfiques. Il regretta l’adoption en 1974 de l’amendement Jackson-Vanik par le Congrès américain, qui empêchait d’accorder à l’URSS la clause de la nation la plus favorisée.

Mikhaïl Gorbatchev et David Rockefeller. Crédit : Vyacheslav Runov / RIA NovostiMikhaïl Gorbatchev et David Rockefeller. Crédit : Vyacheslav Runov / RIA Novosti

Rencontres avec Gorbatchev et Eltsine

David Rockefeller a rencontré Mikhaïl Gorbatchev qui l’a beaucoup impressionné par son charme et ses bonnes manières. Lors de l’entretien, le banquier a demandé au leader soviétique comment celui-ci voulait « ouvrir » l’économie nationale et si le pays avait l’intention de rendre le rouble convertible. Toutefois, l’homme d’affaires n’a reçu aucune réponse concrète.

En 1989, il a rencontré le futur premier président russe Boris Eltsine qui a prononcé un discours au CFR. Lev Soukhanov, le conseiller du président, rappelle que David Rockefeller avait mis son jet personnel à la disposition de Boris Eltsine pour ses déplacements aux États-Unis.

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