En mai 2015, le premier ministre russe Dmitri Medvedev a ordonné au gouvernement d'enclencher un processus de substitution aux importations dans le secteur pharmaceutique. Cette nouvelle politique va principalement jouer en faveur des sociétés étrangères qui ont déjà des usines en Russie, pensent les acteurs du marché.

« Pour les entreprises étrangères déjà implantées dans le pays, cela promet un retour sur investissement plus rapide, et celles qui n'ont encore pas d'usine en Russie vont être poussées à y relocaliser leur production », estime Viktor Dmitriev, directeur général de l'Association russe des producteurs pharmaceutiques (ARPP).

Aujourd'hui, pratiquement toutes les compagnies pharmaceutiques de renommée mondiale ont une représentation en Russie. Par contre, seules quelques unes peuvent se vanter d'avoir des usines en province. C'est le cas de certains géants du marché comme le groupe français Sanofi, le suisse Novartis, AstraZeneca (Suède-Grande-Bretagne) et Novo Nordisk du Danemark.

L'américain Abbott, (le groupe a notamment pris le contrôle du belge Solvay en 2010), a également des usines en Russie.

En 2014, Abbott a réalisé l'une des plus importantes transactions de l'histoire du secteur pharmaceutique russe en achetant le deuxième plus grand producteur de médicaments du pays – la compagnie Verofarm – et ses antennes régionales à Voronej, Belgorod et Pokrov pour 16,7 milliards de roubles (495 millions de dollars selon les cours de 2014).

D'autres leaders mondiaux comme l'Américain Pfizer, l'Allemand Bayer et le Belge UCB Pharma cherchent depuis longtemps des partenaires russes par l'intermédiaire desquels ils pourraient localiser en partie ou totalement leur production. 

UCB, par exemple, connue pour ses recherches dans le domaine de l'épilepsie et d'autres troubles cognitifs, a signé un mémorandum avec la compagnie russe de biotechnologies Binnofarm pour un transfert de technologies, l'emballage des produits d'UCB et la conduite de recherches scientifiques.

Ce que veut le gouvernement

Les autorités russes veulent que 90% des médicaments « vitaux » et « importants » (que le gouvernement achète dans le cadre des programmes sociaux) soient de production russe en 2018, contre 65% aujourd'hui.

Selon l'agence russe de statistiques Rosstat, la part des médicaments russes sur le marché national représente 55% de l'assortiment mais seulement 20% en valeur monétaire. Dans le même temps, la consommation de médicaments innovants sur le marché russe est constituée à 90% de produits importés.

Dans ces conditions, de telles mesures gouvernementales « vont stimuler les producteurs étrangers à relocaliser leur production en Russie et mener à une baisse des prix d'achat et de vente des médicaments au détail », pense Viktor Dmitriev.

« C'est un choix qui a déjà fait ses preuves au Japon, par exemple, qui a adopté ces mesures il y a plusieurs années. Et comme nous sommes actuellement sous le coup de sanctions, c'est la meilleure décision tant du point de vue politique qu'économique et réglementaire », commente M. Dmitriev.

Les compagnies étrangères qui gèrent déjà une production en Russie voient aussi l'avenir d'un bon œil. 

« Nous voyons dans cette stratégie de substitution aux importations des opportunités supplémentaires d'étendre nos activités en Russie, en coopération avec les compagnies locales », commente Thibault Crosnier Leconte, directeur général de Sanofi Pasteur (filiale de Sanofi spécialisée dans les vaccins) en Russie.

En particulier, le producteur français prévoit de lancer la production, en Russie, de son fameux vaccin pour les enfants dans les usines de la compagnie russe NANOLEK à Saint-Pétersbourg – les détails du contrats ont été fixés lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg en juin 2015. Aujourd'hui, un enfant sur huit en Russie est vacciné par un produit de Sanofi.

« Cette localisation de la production a aussi des conséquences positives sur le plan social, dans la mesure où elle rendra nos vaccins accessibles à tous les enfants russes », ajoute M. Leconte. Sanofi Pasteur prévoit de lancer ce processus de localisation en 2016 en commençant par un transfert de savoir-faire et de systèmes de contrôle-qualité. 

Le transfert de technologies devrait avoir lieu en 2019. L'usine de Saint-Pétersbourg devrait produire jusqu'à 10 millions de doses chaque année, « ce qui permettra de satisfaire pleinement la demande de ce vaccin en Russie », affirme M. Leconte.

La Russie est un marché attractif pour les compagnies pharmaceutiques étrangères qui produisent des médicaments par synthèse chimique, pense M. Dmitriev. 

« Nous avons la force de production et les cerveaux pour y arriver. De plus, les entreprises étrangères s'ouvrent, grâce à la Russie, des débouchés vers l'Union économique eurasiatique et la CEI – un marché de 250 millions de personnes », ajoute-t-il.

Malgré tout, de nombreuses sociétés étrangères spécialisées dans les biotechnologies pourraient y réfléchir à deux fois avant de s'implanter en Russie. 

« La production en elle-même est complexe, peut prendre des semaines, et le marché russe se révéler trop petit. Cela ne sera pas rentable pour tout le monde », conclut Viktor Dmitriev.