Être entrepreneur pendant la chute de l’Union soviétique

30 novembre 2016 Benjamin Hutter
Gilles Chenesseau, homme d’affaires français installé à Moscou depuis 1984, a vécu l’effondrement de l’URSS de l’intérieur. Son histoire reflète les changements économiques à l’œuvre dans le pays au tournant des années 1990.
Vie quotidienne à Moscou
Scène de vie à Moscou, août 1991. Crédit : Getty Images

En décidant de s’installer dans la capitale de l’URSS aux premières heures de l’ère Gorbatchev, Gilles Chenesseau n’était pas encore l’entrepreneur qu’il est aujourd’hui au sein de l’agence Tsar Voyages. À l’époque, l’un des seuls moyens pour un étranger d’avoir un visa et un appartement à Moscou était de travailler pour l’agence de presse Novosti.

Il a donc commencé en corrigeant des traductions du russe vers le français, jusqu’en 1988 où il reviendra à son premier métier, le tourisme, en tant que correspondant de l’agence française CGTT Voyages. C’est à ce poste qu’il vivra de l’intérieur les changements radicaux qu’allait traverser l’économie du pays.

Gilles Chenesseau, conseiller du président de l’agence Tsar Voyages. Crédit : Archives personnellesGilles Chenesseau, conseiller du président de l’agence Tsar Voyages. Crédit : Archives personnelles

De l’économie planifiée à « l’impro totale »

Pour un opérateur touristique à Moscou, le mécanisme était très clair dans les années 1980 : tout passait encore par Intourist, la seule agence de voyage du pays et donc le seul interlocuteur pour quiconque souhaitait voyager en Russie. Elle disposait d’un réseau d’hôtels, de restaurants et de moyens de transports et pour un opérateur étranger, il fallait s’adresser à elle pour organiser le séjour d’un groupe de touristes.

De la CGTT, les paiements partaient directement du siège de l’agence à Paris et Intourist renvoyait les numéros de réservation et les informations nécessaires par Télex. Une mécanique bien huilée, donc.

« Quand l’URSS s’est effondrée en 1991, Intourist n’a pas disparu du jour au lendemain mais les changements ont commencé à se faire sentir : les hôtels, privatisés, prenaient leur indépendance, les chauffeurs n’étaient plus liés à l’agence… Après avoir travaillé avec une organisation centralisée, il fallait désormais tout négocier individuellement, avec chaque établissement, chaque acteur. On devait constamment improviser », se souvient-t-il.

« Tout en cash »

Même si l’heure était au changement, certains mécanismes ont mis du temps à se mettre en place. « En France, le secteur était bien installé depuis 50, voire 100 ans. On travaillait avec une licence touristique, des garanties financières, des impôts… Ici, on se retrouvait dans une économie de marché avec des lois soviétiques… Tout le monde devait se débrouiller », rappelle Gilles Chenesseau.

Tous les entrepreneurs ont abandonné les transferts bancaires pour passer aux paiements en liquide. « On se promenait en permanence avec des quantités de cash incroyables sur nous. Loyers, fournisseurs, hôtels : tout se payait de la main à la main », se souvient-il.

On sait que les années 1990 en Russie ont aussi été marquées par un boom de la criminalité organisée. Avec tout cet argent liquide en poche, l’entrepreneur français a-t-il été inquiété ? « Dans le tourisme on ne dégage pas d’aussi grosses marges que dans le secteur de l’alcool ou des parfums. Nous n’étions pas une cible assez intéressante », résume Gilles Chenesseau.

Une jungle d’opportunités

En l’absence d’encadrement législatif, nombreux furent ceux qui ont tenté leur chance dans le monde des affaires. « C’est assez amusant de voir que beaucoup de Russes qui ont construit leur fortune étaient des linguistes, des anciens interprètes qui connaissaient une autre langue et avaient déjà voyagé en Occident, raconte l’actuel conseiller du président de l’agence Tsar Voyages.

Côté français, beaucoup en ont profité également, forts de l’expérience occidentale des affaires et profitant de l’absence de nombreux équipements en Russie. Certains revendaient en Russie des ordinateurs 25 fois le prix d’achat en Europe. C’était de l’argent facile mais beaucoup de ces petits business n’ont pas tenu faute de consolidation ».

Cependant, tout le monde n’était pas logé à la même enseigne. « Socialement une vraie fracture s’est dessinée entre les jeunes hommes d’affaires de 25–30 ans qui ont commencé, du jour au lendemain, à gagner plus que les recteurs d’université. Le facteur générationnel, et la faculté d’adaptation qu’il implique, ont joué un grand rôle dans ces processus », conclut Gilles Chenesseau.

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