Un peu plus tard, il s’est avéré quand même qu’il n’y avait aucune raison de lancer une enquête – le responsable possédait effectivement un authentique grade universitaire. Le sous-ministre accusé, Igor Fedioukine, chef de la commission ministérielle chargée de lutter contre la falsification des thèses, a pour sa part déclaré dans une interview que le scandale était bénéfique pour les « fraudeurs du monde scientifique », qui étaient la cible principale du ministère durant l’année passée. 

L’histoire du diplôme présumément falsifié d’un sous-ministre n’était qu’un épisode de la campagne contre la falsification des thèses, dont les premiers coups ont été faits sur Internet.

Fin 2012, les blogueurs russes ont découvert que Vladimir Bourmatov, chef du comité de la Douma (chambre basse du parlement) pour l’éducation, avait triché à plusieurs reprises en écrivant sa thèse. Le parlementaire a plaidé non coupable, mais a cependant quitté son poste au comité.

Un autre scandale a ensuite éclaté autour d’Andreï Andrianov, principal de l’école-internat des sciences physico-mathématiques pour les enfants surdoués auprès de l’Université de l’État de Moscou. Les blogueurs ont découvert une série de plagiats dans sa thèse d’histoire. M.Andrianov, lui non plus, n’a pas reconnu sa culpabilité, mais a également renoncé à son poste.

Il semble que les scandales de ce genre étaient inévitables. Le nombre de docteurs a considérablement augmenté en Russie au cours de ces dernières années, ce qui suscite des doutes.

D’après les statistiques officielles, 22.438 personnes ont obtenu le doctorat en Russie en 2011, ce qui représente une croissance de 100% par rapport à 1995. Il s’agit principalement de l’augmentation du nombre de docteurs en sciences humaines, notamment les sciences juridiques, économiques et politiques.

Quant aux titulaires du doctorat en sciences physico-mathématiques, leur nombre n’a augmenté que de 1,2 fois (passant de 1.059 en 1995 à 1.233 en 2011).

Cela étant dit, plus de la moitié des membres du Sénat (chambre haute) et près de 50% des députés de la Douma sont titulaires d'un doctorat. La proportion de docteurs parmi les gouverneurs russes est également très impressionnante.

« Depuis l’ère soviétique, le doctorat reste un symbole de statut social. Avoir un doctorat aujourd’hui, c’est la même chose qu’avoir un gyrophare [certains responsables russes reçoivent des gyrophares bleus qui leur permettent d’enfreindre le code de la route - ndlr] », estime Alexandre Tchepourenko, un expert de École des hautes études en sciences économiques.

Toutefois, il existe une distinction importante entre la Russie et l’URSS : en Union soviétique, près de 30% des thèses n’étaient pas acceptées durant la soutenance. Aujourd’hui, ce chiffre est d’environ 0,3%. Même le chef d’une bande du territoire de Krasnodar (sud), qui avait commis une série de meurtres sauvages, était un docteur en sociologie. Sa thèse était consacrée au mode de vie et aux valeurs de résidents de villages.

Les autorités comprennent le problème. « Malheureusement, le plagiat, ainsi que la falsification des thèses, sont devenus assez courants, et cela pourrait conduire à la dégradation de la science dans le pays », a déclaré dans un de ses discours le premier ministre russe Dmitri Medvedev.

Le ministère de l’Éducation a récemment présenté au public les nouvelles mesures destinées à lutter contre la falsification des thèses.

D’après le sous-ministre de l’Éducation Igor Fedioukine, l’élément principal sera « la publication des thèses sur Internet ».

Bref, quelques mois avant la soutenance, les candidats devront publier leurs thèses sur le site de la Commission d’attestation supérieure (institution gouvernementale chargée d’examiner les thèses et de prendre la décision sur l’attribution du doctorat). Chacun pourrait ensuite publier son opinion sur le travail du candidat. En outre, les nouvelles mesures prévoient des sanctions contre les directeurs des thèses qui acceptent des thèses falsifiés ou plagiées : ces derniers risquent désormais leur carrière.

D’après Alexandre Tchepourenko, ces mesures sont correctes mais insuffisantes. « Il faut premièrement éliminer la dépendance entre le doctorat et la carrière scientifique. Il est nécessaire de prendre en compte d’autres facteurs, notamment les qualifications réelles, les projets et les publications », dit l’expert. Si le gouvernement fait un tel pas, le nombre de candidats diminuera considérablement, estime-t-il.

Une autre réforme utile serait de donner aux principales universités du pays le droit d’attribuer des grades d’établissement, dit M.Tchepourenko. Actuellement, c’est uniquement le Commission d’attestation supérieure qui peut le faire. Il est à noter qu’il n’existe d’institutions gouvernementales pareilles ni aux États-Unis, ni dans la plupart des pays européens. 

« Ce droit doit être accordé aux universités fédérales et aux centres de recherches. Actuellement, la situation est telle que personne n’est responsable de la qualité des thèses. Et si nous adoptons une telle mesure, ce seront les universités qui garantiront le niveau des thèses par leur réputation », dit M.Tchepourenko.

Mais l’essentiel, d’après l’expert, c’est de changer les « règles du jeu » et de faire comprendre à la communauté universitaire russe que les scandales autour des thèses falsifiées causent des dommages irréparables à la réputation des scientifiques du pays. « Il est impossible d’atteindre ce but en faisant un ordre, il faut travailler longtemps pour le faire », estime l’analyste.   

1 2