Une symphonie grunge

Igor Issaev n'est pas seulement diplômé de l'école de stylisme St Martins de Londres. Il passe aussi sur MTV et on l’apperçoit parfois au Sunday Up Market. Créateur expérimenté, il a travaillé avec les plus grandes marques internationales et a ouvert un magasin phare sur le boulevard Nikitskaya à Moscou : le Grunge John Orchestra. Après avoir étudié les modes de production issus des technologies de pointe en Italie, en Bulgarie et en Roumanie, depuis la coloration des tissus jusqu’à la fabrication des membranes, Igor a décidé d’apporter ses connaissances à la Russie et a accepté partagé avec les lecteurs de La Russie d'Aujourd'hui sa vision du développement de l'industrie de la mode en Russie.

« Grunge » s'est imposé comme le nom de votre marque. Un mot qui renvoie immédiatement à Kurt Cobain et Courtney Love, au magazine américain Sassy, à la génération X. Que signifie le mot « grunge » pour vous ? Qu'est-ce qui vous a inspiré dans ce mouvement, dans cette vision bien particulière du monde ?

Pour moi, le grunge est plutôt une image. Une plateforme d'idées qui se fonde sur un esprit, lié à ce qui nous entoure et ce qui nous est familier. Je vois le grunge comme quelque chose qui a une histoire, logée dans le cortex frontal, dans la conscience, avec un effet d'usure, comme délavé. Il y a des gens à qui ce style ne correspond pas, mais pour l'instant, nous n'avons pas de problème en termes de demande. Ce que nous cherchons, ce n'est pas tant à créer des choses alternatives, ou une sous-culture, mais que nos créations soient élaborées. On peut très bien faire du grunge avec du déchiré et du délavé, tout en faisant des choses qu'il sera possible de porter longtemps, avec des tissus de qualité, même si les vêtements ont l'air d'avoir 30, 40 ou 50 ans. C'est là tout le sens de ce mot.

Vous essayez de créer un cercle d'amis, une certaine communauté autour de votre marque. Qui sont-ils ?

Ce sont des gens stylés, qui ne se préoccupent pas de l'opinion publique. Des gens indépendants et sûrs d'eux. Il y a aussi des jeunes, mais pour les 16-18 ans, jouent d'une part le facteur du prix, et d'autre part, la mode au sein d'un groupe. Pour l'instant, ils ont leur système interne, à eux, et sont de plus en plus nombreux. Aujourd'hui ils portent ce vêtement, le lendemain ils le comparent, et tôt ou tard ils viennent vers nous.

Vous avez longtemps travaillé en Italie, où vous avez fabriqué des vestes pour de nombreuses marques. Que retenez-vous de cette aventure ?

Eh bien là-bas, contrairement à la Russie, l'industrie est très performante. Ici, j'ai été confronté, et je continue d'être confronté à de nombreux problèmes. Et ils sont encore plus nombreux maintenant qu'il y a de moins en moins de production, surtout lorsqu'il s'agit de produits de qualité. Les ouvriers couturiers sont âgés, leur technique dépassée, et la majorité des jeunes marques se contentent juste de faire de l’autopromotion. Le niveau est donc très faible.

Qu'est-ce qui vous a incité à retourner en Russie et à repartir de zéro ? 

Tout d'abord, je ne pensais pas que tout serait aussi difficile. En Russie, il n'y a absolument aucune industrie. Honnêtement, je pensais qu'ici, tout serait à proximité et je pensais faire une petite collection pour un, pour deux, voire trois magasins. Mais maintenant, nous sommes face à une autre difficulté : produire rapidement en grande quantité est impossible car il n'y a pas d'industrie comme en Italie. En Italie, je pouvais acheter tout ce que je voulais, ou me le faire apporter. Sans aucun problème. Ici, il faut tout commander. Impossible de faire de la qualité sans travailler avec des fournisseurs européens. Par exemple, pour du bon fil à coudre, de bons accessoires, c’est uniquement sur commande !

Cela fait plus de 15 ans que vous êtes dans le milieu de la mode. A votre avis, le goût des Russes a-t-il changé ?

Le marché à Moscou a commencé à changer il y a une dizaine d’années. Auparavant, il y avait des magasins, de nombreux street-retails, mais les centres commerciaux, par exemple, ont énormément changé. Et la situation change encore beaucoup : ces deux dernières années, le street-retail est de retour, surtout à Moscou. Seule différence : il est maintenant très difficile d’obtenir une place au premier étage d’un endroit très fréquenté. Ne serait-ce que parce que Moscou n’a rien prévu pour cela et qu’il n’existe pas de rues spécifiquement pour le street-retail. Il faudrait tout refaire, ce qui n’est pas simple.

Auparavant, les Russes portaient beaucoup de noir. Et puis leur tenue devait être stricte. Ils aimaient paraître plus riches qu’ils ne l’étaient. Mais quand tu es riche, tu portes un manteau en cachemire, ou une fourrure de qualité, du cuir en quantité, des accessoires de valeur, etc. Avec les marques japonaises qui ont envahi le marché de tissu vintage, s’habiller revient parfois plus cher que de porter du cachemire ! Et puis les gens ont commencé à voyager. Je me souviens que lorsque je prenais l’avion, les gens portaient tous des chapkas en vison. Aujourd’hui, vous n’en trouvez plus. C'était pourtant il n’y a pas si longtemps. Moscou est aujourd’hui une ville très européenne, et pas seulement en apparence. Les jeunes de moins de 30 ans vivent pour la plupart à l’image des européens et il est aujourd’hui difficile de distinguer un jeune russe d’un européen, sauf peut-être par leurs visages plus crispés. Moscou change, en mieux, c’est sûr.

Question inévitable à un couturier hors-norme : qu’est-ce qui vous inspire ? 

L’inspiration peut-être le simple fait de parler avec quelqu’un d’agréable. Mais pour moi, c’est surtout la musique : mon inspiration est rythmée par la culture musicale et tout ce qui l’entoure.

D’accord, mais quel style, quels groupes, vous correspondent ?  

Oh, la liste est longue ! J’ai plus de 6 000 disques, du new-jazz au rock psychédélique en passant par le new-rock et la musique électronique.

Vous avez grandi à Ivanovo, où la couture est une tradition. Cela vous a-t-il influencé dans votre décision de devenir couturier ?

Pas du tout. Déjà à l’école, je sortais, je faisais parti d’un groupe, nous venions à Moscou et donnions des concerts à la télévision. Je rencontrais beaucoup de monde. Je suis un passionné de musique depuis la maternelle, et lorsque j’ai eu 15 ans, les premiers magazines occidentaux sont apparus. Sur les couvertures, il y avait les photos de mes groupes préférés. Parallèlement, j’avais un groupe avec mon frère, puis un deuxième groupe, et nous devions trouver des habits de scène. C’est à partir de là que tout a commencé : il fallait confectionner des jeans, des blousons avec des inscriptions. Bien sûr, nous devions changer les couleurs, les fixer, coudre des insignes en cuir, pour que nos vêtements de grands-pères ressemblent à quelque chose. J’ai essayé de rentrer à l’institut du textile, mais j’ai échoué. On m’a refusé l’entrée à cause de mon apparence jugée trop extravagante à l’examen. Je pensais que je devais les surprendre par la mode. Je suis arrivé là-bas et les filles étaient vêtues d’un chemisier blanc et d’une petite jupe noire avec des collants chair. Durant les années soviétiques, nous ne voulions rien changer.

Dans votre magasin, il est possible de choisir les matériaux pour l’un des 15 modèles de vestes, et de la personnaliser. C’est une démarche assez classique des marques de luxe et de la haute couture, ou encore dans les ateliers privés. Essayer de saisir l’insaisissable ne vous fait-il pas peur ? Est-ce vraiment d’actualité à Moscou ?

J’ai déjà peur. Nous ne nous attendions pas à une demande aussi importante. Physiquement, nous ne pouvons pas y répondre. L’équipe n’est composée que de 12 personnes, en comptant le laboratoire. On peut raccourcir des jeans, rallonger les manches d’une chemise, mais nous avons décidé d’abandonner pour l’instant toute transformation importante. Je fais moi-même tous les croquis, je fais la sélection des matériaux, les essais, ce qui me prend déjà tout mon temps. Les tailleurs sont également très occupés à leurs machines. A Moscou, il n’y a pas de couturiers avec une formation de technicien. Les gens viennent nous voir en nous assurant qu’ils savent faire ce que nous demandons, mais pendant le processus de création, le nombre d’erreurs est important.

J’ai cru comprendre que vous vous donniez pour but « d’ouvrir une petite boutique dans chaque ville mondiale de la mode ». Pourriez-vous m’en citer, disons, 7 et m’en dire deux mots ?

Nos vêtements sont confectionnés dans un style inspiré par l’Europe occidentale, alors Londres, Paris, Bruxelles, Florence... Mais, bien sûr, vendre nos créations au Japon, c’est un rêve. Cependant, malgré les prix élevés des loyers à Moscou, nous avions l’immense désir de débuter cette histoire en Russie. En tant que Russes, nous ne pouvions pas ignorer notre propre pays.

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