Deux heures moins dix

RBTH

TITRE Deux heures moins dix

AUTEUR Mikhaïl Chichkine

ÉDITIONS Noir sur Blanc

TRADUIT du russe par Nicolas Véron


Ils se sont aimés le temps d’un été, avant que la guerre ne les sépare. Ils se sont aimés, 3 jours peut-être. Désormais ils s’écrivent. Au-delà de la vie et de la mort, deux voix qui s’élancent l’une vers l’autre,  mais dont les messages, on le comprend très vite, ne parviennent jamais à leur destinataire.

Dans deux heures moins dix, la perception du réel, de l’espace et du temps est  faussée. Le temps de sa correspondance à lui, Volodia, le temps d’une guerre, 3 ans peut être, ne correspond pas à son temps à elle, Sacha, que l’on suit le temps d’une vie d’adulte, 33 ans sans doute. 3 jours, 3 ans ou 33 ans, quelle importance ? Le temps, c’est nous… Nous sommes ses vecteurs, nous disparaîtrons et la guérison viendra. Le temps aura passé comme une angine dira Volodia.

L’important c’est la vie,  « la vie bruyante, capiteuse, impérissable » et c’est la mort qui lui donne son sens, notamment au moment du passage ultime, éclairé par le sourire de la Joconde, moment où il est tellement important de faire son travail d’humain :  « Je ne sais pas si ça l’a aidé à mourir mais moi ça m’a aidé à vivre », « je lui ai tenu la main au moment qui est certainement le plus important dans la vie d’un homme, et je me suis sentie heureuse »,  disent respectivement Volodia et Sacha. La mort des uns est aussi la renaissance des autres, cycles de vies mêlés, comme aussi, dans les récits de Sacha, cette inversion des rôles avec le temps, entre enfants et  parents. Eternel recommencement. Sur le front, entouré d’êtres disloqués, sans identité, sans visage, confronté à l’extrême cruauté et à la misère humaine, Volodia comprend que « le monde n’est pas un songe et le moi n’est pas une illusion. Le moi  existe, il s’agit de le rendre heureux.  Car … L’homme… est le seul être vivant qui sache que la mort est inéluctable. C’est pourquoi il ne faut pas remettre le bonheur à plus tard, il faut être heureux maintenant ». Ne pas espérer, surtout, respirer tout de suite de tout son corps la vie, se réjouir de l’inutile, de ces choses insignifiantes, comme celles évoquées dans leurs souvenirs. Fragments de vie, moments intimes restitués avec leurs odeurs, leurs couleurs et leur bruits, objets, comme cette bague figée dans sa chute qui jalonne un instant de vie, moment d’éternité.

L’absence de repères temporels, géographiques, sociologiques confère une dimension universelle à leur parole, comme l’abondance d’éléments physiques : chair meurtries, plaies infectées,  humeurs et  fonctions les plus intimes des corps, qui soulignent que Volodia et Sacha  vivent ce que vivent en tout temps et en tout lieu les hommes et les femmes, avant tout, êtres de chair et de sang. De même,  le choix étrange, à première vue, de faire que ces deux correspondances ne communiquent pas, montre que chacun est enfermé dans sa solitude et doit accomplir, chacun, son cycle de vie. Comme dans  le royaume du Prêtre Jean « bruyant, capiteux, impérissable » qui accueille Volodia. Chichkine brouille encore les cartes avec ce royaume  mythique «  …  où chacun connaît son avenir et vit néanmoins sa propre vie … avant que de redevenir  ce qu’il a « toujours été : chaleur et lumière».

À son habitude, Mikhaïl Chichkine livre un ouvrage ample et puissant qui a reçu en Russie le prix Bolchaïa kniga (le grand livre). Il sollicite toute la sagacité du lecteur et offre une matière dense qui permettra plusieurs lectures où chacun trouvera sa propre voie et beaucoup de plaisir.   

L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction.
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