En Russie, le marché du livre est en crise, mais personne ne vous le dira.

Les tirages chutent, les volumes des ventes dégringolent, mais les géants de l’édition et les gros libraires font semblant de rien. Et ce n’est qu’en coulisses que les discussions frôlent l’hystérie. Toutefois, les données officielles existent bel et bien. L'Agence fédérale pour la presse et les médias de masse confirme une chute de 8% des ventes en volume depuis 2010, passant de 1,66 milliards à 1,53 milliards d’euros de chiffre d’affaire. La Chambre du livre de Russie, un organisme national chargé d’établir les statistiques de tous les livres publiés dans le pays, a annoncé en septembre que le premier semestre 2011 a vu la somme des tirages baisser de 4%. Dans le même temps, les couloirs du monde littéraire grondent de rumeurs effrayantes à propos d’une chute du marché de 15%, voire de 25%.

Les raisons de cette récession sont multiples. D’une part, nous avons à faire aux conséquences de la crise économique qui perdure. D’autre part, l’année 2010 a été particulièrement mauvaise pour le marché du livre. La canicule et les incendies qui ont ravagé la Russie ont poussé les gens à fuir les villes pour la campagne ou l’étranger et personne n’avait la tête à acheter des livres. Troisième facteur de taille : l’arrivée du livre électronique. « Mon éditeur m’affirme qu’en Russie, tous les écrivains un tant soit peu populaires sont confrontés à la baisse des tirages », nous explique Dmitri Gloukhovski, auteur du best-seller Métro 2033, une dystopie sur la survie à Moscou d’une poignée d’humains après une apocalypse nucléaire, l’un des romans le plus vendus de cette dernière décennie. « Je ne pense pas que les gens lisent moins, mais ils lisent leur e-book ou leur smartphone des versions piratées téléchargées des livres. La révolution de la lecture en Russie, je l’ai senti passer».

Le seul salut, actuellement, pour le marché du livre, ce sont ces séries de romans écrits d’après des classiques ou s’inspirant de jeux vidéo à succès. Ainsi, L’île habitée, le grand classique des frères Strougatski, maîtres du roman fantastique russe, a servi de base à un cycle de très mauvais livres. De jeunes auteurs dilettantes s’emparent de l’univers et des héros de l’oeuvre et écrivent leur propre roman. Des séries existent, également inspirés des jeux vidéo Disciples et S.T.A.L.K.E.R. Huit à dix livres de ce genre sont publiés par an, avec un tirage de 20 à 50 000 exemplaires, ce qui est plutôt bien pour la Russie.

La crise de l’édition s’est immanquablement répercutée sur le marché de la diffusion : les chiffres d’affaire dégringolent et, même dans la capitale plutôt bien portante, les libraires commencent à fermer boutique. « En Russie, il n’y a pratiquement pas de réseau de diffusion indépendant », explique le fondateur de la librairie Phalanstère, Boris Kouprianov. « Dans les grandes chaînes de librairies, le lecteur ne trouvera même pas la moitié des livres publiés, et les prix sont majorés de 100 à 150%. Ce qui veut dire que le lecteur ne pourra en aucun cas se procurer le livre d’un petit éditeur, ou même d’un grand éditeur, dont le tirage est inférieur à 2000 exemplaires. Encore moins compter sur un prix raisonnable ». Dans sa librairie indépendante, ouverte avec des amis début 2000, on ne vend pas les livres pour faire de l’argent : le magasin tourne à zéro et apporte juste à ses propriétaires de quoi vivre et payer les charges. Mais le projet a connu un franc succès. L’année dernière, la même équipe a ouvert à Moscou un deuxième magasin similaire : Tsiolkovski. Et grâce aux précieux conseils de Kouprianov, d’autres boutiques de ce genre ont vu le jour dans les villes de Perm, Penza et Saint-Pétersbourg. La naissance de ces bouquinistes indépendants et le relatif succès de ces projets est la seule nouvelle réjouissante, cette dernière année, sur le marché du livre.

Sur fond de crise du marché, on observe également une crise de la créativité dans le monde littéraire. Jusqu’en 2008, la tendance était claire, deux genres étaient en essor. D’une part, le roman psychosocial d’entreprise d’auteurs russes – Sergeï Minaev en chef de file – copiant le modèle anglo-saxon et ses personnages, en général des employés de bureau aux prises avec leurs problèmes existentiels, et transposant ces sujets dans une réalité bien russe. D’autre part, le roman glamour, porté par Oxana Robski, avec ses histoires de jeunes femmes du beau monde en attente de l’éternel prince charmant. Ces livres décrivaient la réalité russe et l’essor de nouvelles classes (les employés de bureaux et les nouveaux riches apparus avec l’ère pétrolière) et, en même temps, modelaient cette réalité, servant de guide de survie pour les provinciaux partant à la conquête des grandes villes.

Le seul qui, durant ces années, a tenté de jouer sur le terrain de cette « littérature des masses », fût l’historien et présentateur télé Alexandre Arkhangelski, avec son roman Tsena otsecheniya, écrit en 2008. Il y a brossé le tableau de Moscou au temps où « le pétrole coulait à flot», mais son roman est passé inaperçu. Finalement, les écrivains de la vieille école ont cessé de remplir leur fonction première dans la tradition littéraire russe, c’est-à-dire analyser et interpréter la réalité. A l’exception de deux auteurs : Viktor Pelevine et Vladimir Sorokine. A chaque rentrée littéraire, Pelevine sort un roman, parodie des illusions et des peurs de la société. Vladimir Sorokine aussi, dans le même genre mais dans un style plus cru, plus radical, avec une tendance à choquer son lecteur. En 2007, ils ont été rejoint par Alexeï Ivanov, spécialiste d’un genre en crise, le roman historique. Son roman Bloud et Moudo (dans sa traduction française, Le géographe a bu son globe, éd. Fayard) décrit la province russe des années 2000.

Le début des années 2010 a porté un sérieux coup à la littérature de masse. Les écrivains commençaient tout juste à gagner de l’argent que leurs honoraires ont de nouveau brusquement chuté et entraîné dans leur chute et l’envie d’écrire et la qualité des textes. Quant à la « grande » littérature, elle se trouve à la croisée des chemins. Les tendances sont fluctuantes et brouillées. Le mouvement nous porte vers le livre documentaire, bifurque vers les romans de voyage, puis est attiré par le renouveau de la prose historique. Néanmoins, ce qui unit tout le monde est la peur d’expérimenter. L’exception qui confirme la règle : Mikhail Chichkine, avec ses romans La prise d’Ismaïl, Le cheveu de Vénus et Pismovnik (pas encore traduit en français), joue avec la langue et la forme. Mikhaïl Chichkine ayant longtemps vécu dans la partie germanophone de la Suisse, il faut sûrement faire un parallèle entre le succès de certains auteurs et le fait qu’ils vivent hors de Russie, dans un milieu linguistique qui leur est étranger.